La Genière, Juliette de (éd.): Cahiers du Corpus Vasorum Antiquorum, n°1, Les clients de la céramique grecque, 256 p., 89 pl.
(Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, Paris 2006)
 
Compte rendu par Jean-Jacques Maffre, Université Paris-Sorbonne (Paris IV)
(Jean-Jacques.Maffre@paris4.sorbonne.fr)

 
Nombre de mots : 2592 mots
Publié en ligne le 2008-07-12
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
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Ce beau volume aux textes substantiels et à l’illustration excellente, avec un mélange bien dosé de planches en noir & blanc et en couleur sur lesquelles les photos ne sont presque jamais détourées, inaugure d’une façon heureuse la série des Suppléments français au CVA, appelés Cahiers, ce genre de publications ayant été déjà initié par l’Italie [1] et l’Allemagne [2]. Après une brève préface de Jean Leclant et une introduction par J. de La Genière, 15 contributions se succèdent, d’ampleur et de portée inégales, en rapport plus ou moins étroit avec le sujet du colloque, mais toujours intéressantes.

- J. DE LA GENIERE (Clients, potiers et peintres, p. 9-15), fait magistralement le point sur cette question, qui lui tient à cœur et qui l’avait poussée à organiser ce colloque, de la relation entre producteur et acheteur de la céramique grecque. Elle prend en compte la production attique, donne de multiples exemples de cas très probables de commandes spécifiques passées soit par des Grecs, en Attique même ou dans d’autres régions du monde continental ou colonial grec, soit par des barbares plus ou moins éloignés et hellénisés, notamment les Étrusques. Ces exemples sont probants et elle montre bien que « le client pouvait désirer une forme, parfois aussi une image particulière », mais, avec prudence, elle envisage plusieurs cas de figures et accorde, à juste titre, me semble-t-il, un rôle important aux marchands, aux intermédiaires entre potiers et clients, gens que nous connaissons malheureusement très mal. Elle a conscience du danger d’une surinterprétation des données et, face à ceux qui veulent par exemple voir dans les images les reflets de courants idéologiques ou politiques, elle répond avec une malice de bon aloi : « Je me demande si l’érudition de nos exégètes contemporains ne serait pas bien supérieure à celle des peintres de vases antiques ».

- Sergey L. SOLOVYOV (A propos of Chian Pottery from Berezan, p. 17-25 + pl. I-V, p. 159-163), donne des indications sur l’habitat archaïque de Bérézan, qui connaît d’importants changements dans le 3e quart du VIe siècle, et présente un beau choix de fragments de céramique de la Grèce de l’Est, notamment chiote (300 fragments ont été mis au jour lors de fouilles menées entre 1961 et 1991), mais aussi attique et corinthienne à figures noires (et même un fragment de coupe attique à figures rouges assigné au Groupe d’Épictétos) mise au jour lors de ces fouilles récentes, dont il rappelle la bibliographie.

- Cécile DUBOSSE (Des vases pour les vivants et des vases pour les morts, p. 27-48 + pl I-VII, p. 165-171), dans la suite de sa récente contribution à la publication de la céramique grecque d’Ensérune [3], présente et commente les intéressants résultats des observations faites dans l’habitat et dans la nécropole de cet oppidum languedocien, dont elle résume l’exploration. Elle donne de nombreux dessins de profils des diverses formes des vases importés, essentiellement attiques, qui y ont été découverts, ainsi que des tableaux éclairants sur leur évolution quantitative et qualitative en fonction de la chronologie, du VIe au IVe siècle. Elle procède à d’utiles comparaisons avec la situation observée sur d’autres sites languedociens, dont l’habitat connaît le même faciès d’importations. Ensérune se distingue par sa nécropole, mais peut-être simplement parce que celle-ci est la seule à être à ce jour bien connue dans la région.

- Jacques Y. PERREAULT, Zisis BONIAS (L’habitat d’Argilos : les céramiques archaïques, un aperçu, p. 49-54 + pl. I-X, p. 173-182) publient, avec photos et souvent dessins des profils, un certain nombre de vases et de tessons archaïques (entre 650 et 500) qui donnent en effet un aperçu des trouvailles faites sur ce site par la mission gréco-canadienne chargée de son exploration : marmites thraces, céramiques des « groupes chalcidiques I et II », bols à oiseaux et coupes de la Grèce de l’Est, skyphoi et tasses sans décor probablement d’Andros, coupes ioniennes, fragments thasiens à décor subgéométrique et à figures noires, céramique commune locale, fragments de cratères et de skyphoi corinthiens, ainsi que de vases attiques à figures noires (cratères, coupes de Siana et d’autres types, œnochoè, lécythe).

- Hubert GIROUX (La céramique attique à figures rouges, p. 55-57 + pl. I-V, p. 183-187) dresse le catalogue illustré de huit vases fragmentaires: coupe du Peintre du Pithos, fragments de deux cratères à colonnettes attribués l’un à Myson (on reconnaît Apollon, peut-être, suggérerai-je, dans la Dispute du Trépied ?), l’autre au Peintre de Nausicaa (banquet), d’un cratère en cloche assigné au Retorted Painter (Dionysos et Ariane), d’un alabastre et d’un aryballe en forme de tête féminine, d’un couvercle de lékanè du Groupe Otchët (femmes), enfin skyphos des années 440-430 (jeunes gens à la palestre).

- Yannos KOURAYOS (The Archaic sanctuary of Apollo on the island Despotiko, p. 59-67 + pl. I-VII, p. 189-195) présente, comme il l’a déjà fait plusieurs fois dans un passé récent, cet étonnant sanctuaire d’Apollon en insistant sur les trouvailles de céramique archaïque, dont il donne d’excellentes photos en couleur : nombreux aryballes, alabastres et skyphoi protocorinthiens et corinthiens, phiales de la Grèce de l’Est, deux fragments à vernis noir portant une dédicace fragmentaire à Apollon, petits fragments attiques à figures rouges, vases plastiques divers.

 - Lila MARANGOU (Céramique attique à Amorgos: données archéologiques et tradition littéraire, p. 69-74 + pl. I-III, p. 197-199) donne un bon aperçu des trouvailles de céramique faites sur le site de Minoa, depuis la période protogéométrique jusqu’au IVe siècle. Il s’agit surtout de céramique attique, mais pas uniquement : mention est faite de fragments naxiens et d’autres ateliers. Les planches illustrent surtout des fragments à figures rouges, principalement de cratères, sans doute votifs, des Ve et IVe siècles.

- Maria PIPILI (The clients of Laconian black-figure Vases, p. 75-83 + pl. I-VII, p. 201-207) nous ramène au cœur du sujet du colloque : elle prend en compte les trouvailles les plus récentes de céramique laconienne à figures noires (par exemple au sanctuaire d’Artémis de Samos) pour établir un schéma de distribution de cette céramique en Méditerranée, d’une façon générale, puis par peintres. Elle passe en revue les différents lieux de trouvaille (surtout des sanctuaires, auxquels il faudrait ajouter l’Artémision et l’Héracleion de Thasos, où quelques fragments laconiens ont été mis au jour), en Grèce même et dans le monde colonial, et s’interroge sur la concentration constatée d’œuvres d’un même peintre ou de son atelier en tel ou tel endroit, ce qui suggère une relation privilégiée entre tel producteur et tel client, les producteurs laconiens semblant de toute façon avoir été très sensibles à la demande de leurs clients. Un détail à signaler : le fragment de coupe laconienne du Peintre de Naucratis trouvé à Cyrène (pl. I,1) n’est pas complètement perdu ; il en subsiste au moins un morceau dans les réserves du musée de Cyrène.

- Rosalba PANVINI (Ceramica attica per i Sicani, p. 85-91 + pl. I-XII, p. 209-220) passe en revue les trouvailles de céramique attique faites sur trois sites principaux du pays des Sicanes, Marianopoli, Sabucina et Vassallaggi, en Sicile centro-méridionale, pour s’interroger sur les choix morphologiques et iconographiques opérés par ces populations indigènes lors de leur acquisition de cette céramique. Elle montre, sur de belles planches en couleur, beaucoup de vases à figures noires et à figures rouges, conservés pour la plupart au musée de Caltanissetta, dont elle a récemment coordonné la publication d’un bon catalogue. On constate une grosse majorité de cratères, surtout à colonnettes, et accessoirement quelques coupes (de Cassel, de Droop), ce qui ne saurait être le fait du hasard. La thématique des décors pourrait rappeler la vie, héroïsée, des défunts.

- Filippo GIUDICE (La ceramica attica del IV secolo e i clienti delle due Sicilie, p. 93-95) résume en partie des points de vue qu’il a développés dans une autre contribution : « La ceramica attica del IV sec. a C. in Sicilia ed il problema della formazione delle officine locali », in La Sicilia dei due Dionisi (2001), p. 169-201. Il distingue deux Siciles, l’une orientale, dans le secteur de Syracuse, qui produit des vases sicéliotes à figures rouges inspirés ( et peut-être initiés) par des artistes athéniens, mais qui, pour des raisons historiques, n’importe plus guère de céramique attique, et une Sicile occidentale, sous emprise punique, qui continue à importer, par d’autres circuits commerciaux, une telle céramique, comme en témoigne par exemple la trouvaille à Mozia de pièces du Fat Boy Group. L’idée est intéressante.

- Maurizio GUALTIERI (La committenza della ceramica a figure rosse tardo-apula : un caso di studio, p. 97-106 + pl. I-X, p. 221-230) prend en considération trois grands vases apuliens à figures rouges (cratère à volutes, loutrophore et œnochoè) de la 2e moitié du IVe siècle trouvés dans un enclos funéraire de tombes familiales (sans doute de familles d’un rang social élevé) de Roccagloriosa , en Lucanie occidentale (entre Palinure et Laos), pour étudier le problème de l’autoreprésentation (homme accompagné d’un cheval dans un naïskos) et de la réinterprétation et de la refonctionnalisation des images (mythologiques) par les commanditaires de la haute société de cette Italie du Sud au IVe siècle. Indépendamment de ces intéressantes analyses, il nous fournit d’excellentes images de ces vases, ainsi que d’une amphore un peu plus ancienne avec le deuil de Niobè.

- Mario IOZZO (Osservazioni sulle più antiche importazioni di ceramica greca a Chiusi e nel suo territorio, p. 107-132 + pl. I-XII, p. 231-242) donne un aperçu préliminaire remarquablement illustré des céramiques grecques d’importation les plus anciennes (entre ca 650 et 520) — les unes connues, les autres inédites — trouvées à Vulci. Il dresse en appendice le catalogue, malheureusement non numéroté (ce qui ne facilitera pas les références), d’une soixantaine de vases ou fragments corinthiens (cotyles, olpai, œnochoai, aryballes, alabastres), de plus d’une trentaine de pièces de la Grèce de l’Est (surtout alabastres, lécythes, canthares, coupes), d’une centaine de pièces attiques (dinoi, cratères — dont le Vase François —, amphores « tyrrhéniennes », amphores à col, lékanides et couvercles, coupes, de toutes sortes, skyphoi, plats, lécythes, pyxides « nicosthéniennes »), d’un dinos « chalcidien », du lébès gamikos ou stamnos Niarchos, avec Thésée et le Minotaure (considéré comme peut-être italiote à figures noires) et d’un cratère laconien à vernis noir. Il cite aussi quelques plats à figures rouges du Groupe des Pionniers. Il constate le niveau artistique exceptionnel de beaucoup de ces importations et le met en rapport avec l’existence à Chiusi d’une aristocratie et, plus largement, d’une classe sociale au niveau culturel élevé qui pouvait commander ces beaux vases.

- Martine DENOYELLE, Antoinette HESNARD (La céramique grecque du port de Marseille [places Jules Verne et Villeneuve-Bargemon], p. 133-140) fournissent une riche documentation sur ces deux fouilles menées en 1992-93 et 1996-97 dans le secteur portuaire de la ville. Elles mentionnent, en suivant la chronologie des pièces, et illustrent de bonnes photos la partie la plus spectaculaire des principales trouvailles de céramique grecque importée (en faisant évidemment un choix parmi, par exemple, les 326 fragments de vases attiques à figures noires et à figures rouges mis au jour, et en laissant de côté le vernis noir et les coupes « ioniennes », sans parler des productions locales, qui seraient ici hors sujet). Elles montrent donc et commentent deux tessons de céramique de la Grèce de l’Est, deux fragments corinthiens (parmi 61 autres) d’aryballe et d’amphore, et surtout des pièces attiques à figures noires et à figures rouges, dont certaines attribuées à de grands maîtres: Peintre de la Gorgone, Lydos, groupe E, Peintre d’Amasis, de Brygos, d’Érétrie, de Fauvel, de Pistoxénos. Le texte parle aussi d’un peu de céramique laconienne (non illustrée). Ces trouvailles sont conformes au faciès des céramiques grecques trouvées dans d’autres secteurs de la cité phocéenne.

- Didier VIVIERS (Signer une œuvre en Grèce ancienne : pourquoi ? Pour qui ?, p. 141-154 + pl. I-III, p. 251-253) présente une analyse remarquable par sa rigueur et par sa clarté de la question des signatures en Grèce ancienne, à la fois sur les vases et sur les statues. Après avoir dressé l’inventaire des principales propositions faites par les chercheurs sur ce problème, il déplace habilement la façon de l’aborder en suggérant qu’il faut s’interroger avant tout sur le pourquoi de ces signatures, ce qui nous oriente vers le « pour qui ? » Il trouve donc un élément de réponse « dans la relation qui associe l’artisan à son client » et croit à « la pratique de la commande avec paiement anticipé », et donc à la commande spécifique à côté de l’achat en boutique. Seraient donc signés les vases (en l’occurrence essentiellement les vases attiques ; D.V. fonde une partie de son argumentation sur les cas de Douris et de Nicosthénès) spécifiquement commandés, les œuvres signées étant « comme le résultat d’un dialogue plus étroit entre client et artisan », le client pouvant jouer un rôle actif, « notamment dans le choix de certaines iconographies ». La proposition est très suggestive. Un point me paraît toutefois à préciser dans cette perspective : qui est exactement le client ? Est-ce celui qui fera usage du vase ? On peut l’admettre si le client est athénien, mais si c’est un Grec d’Italie du Sud ou de Cyrénaïque, ou si c’est un Étrusque ou un Sicane ? Il me semble qu’il faudrait légèrement déplacer la notion de client et donner ce rôle à l’intermédiaire, au représentant des acheteurs, au commis voyageur assurant la liaison entre les ateliers de fabrication et les destinataires lointains des vases. On pourrait alors admettre sans réserve l’idée que sont signés les vases qui ont été réellement commandés par un agent de liaison, par un acheteur en gros et un transporteur de vases qui, à côté de pièces banales, a souhaité pouvoir proposer à ses propres clients, qu’il connaît bien et avec lesquels il a discuté, des vases plus intéressants, qu’il avait payés d’avance et qui ont été signés. Il me paraît difficile de faire l’économie d’un tel intermédiaire entre atelier de production et possesseur du vase au final, à moins de revenir à l’hypothèse, moins satisfaisante, d’un double marché.

- François VILLARD (Sur l’origine des fragments Campana du Louvre, p. 155-156) clôt le volume, qui ne comprend malheureusement pas d’index, en fournissant des indices convaincants de l’origine cérétaine des fragments Campana du Louvre, ce qui ne veut pas dire que tous les vases issus de la collection Campana proviennent de Cervétéri : certains, parmi les plus beaux, avaient été acquis par le marquis en divers endroits de l’Étrurie, notamment à Vulci, mais les fragments très divers qui se trouvaient entassés depuis le XIXe siècle dans des caisses des sous-sols du Louvre et que F. Villard a tirés de l’oubli et triés après 1945 ont à coup sûr été trouvés lors de fouilles menées à Cervétéri, comme le montre notamment la présence parmi eux de nombreux fragments de vases étrusques typiquement cérétains. Ces fragments portent dans l’inventaire du Louvre des numéros à partir de Cp 10226.

 La richesse et la variété de l’ouvrage apparaissent bien à travers le simple résumé de ces 15 contributions. Des articles d’information se mêlent à des études plus réflexives, ce qui rend le volume particulièrement attrayant et accessible. Tous les problèmes posés par la clientèle des vases n’y sont pas résolus, mais de solides jalons sont plantés le long du chemin de la recherche dans ce domaine.

[1] Caterina INGOGLIA, Le kotylai corinzie figurate a Gela (= Quaderni del CVA - Italia, 2); Rome, « L’Erma » di Bretschneider, 1999.
[2] Martin BENTZ (éd.) et al., Beihefte zum CVA Deutschland, I: Vasenforschung und Corpus Vasorum Antiquorum — Standortbestimmung und Perspektiven; Munich (Académie bavaroise des Sciences), Beck, 2002 ; — M. BENTZ & Christoph REUSSER, Beihefte zum CVA Deutschland, II: Attische Vasen in etruskischem Kontext — Funde aus Haüsern und Heiligtümern; Munich, Beck, 2004. — À peu près en même temps que le premier Cahier français a paru un troisième Beiheft allemand: M. BENTZ & Ursula KÄSTNER, Beihefte zum CVA Deutschland, III: Konservieren oder restaurieren — Die Restaurierung griechischer Vasen von der Antike bis heute; Munich, Beck, 2007.
[3] CVA France 37, Ensérune 3, Paris 1998.
[4] R. PANVINI et al., Caltanissetta. Il Museo Archeologico. Catalogo, Caltanissetta, 2003.