Le Mer, Anne-Catherine - Chomer, Claire: Carte archéologique de la Gaule. 69/2- Lyon, 884 p. 889 ill. 21x29,7 ; ISBN 2-87754-099-5 ; prix 70 euros
(Maison des Sciences de l'Homme 2007)

 
Compte rendu par Djamila Fellague, université Lyon 2 (Institut de Recherche en Architecture Antique de Lyon)
(djamilafellague@yahoo.fr)

 
Nombre de mots : 2681 mots
Publié en ligne le 2007-07-04
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
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L'entreprise colossale de la carte archéologique de la Gaule (abrégée CAG), dirigée par Michel Provost, a pour dessein de répertorier l'ensemble des découvertes archéologiques de la Gaule romaine, département après département. Les publications suivent un rythme soutenu : 99 ouvrages sont parus depuis 1988. Anne-Catherine Le Mer du Service Archéologique Municipal de Lyon et Claire Chomer, doctorante à l'Université Lyon II, cosignent le volume 69/2, très attendu, qui concerne les découvertes de Lyon. Il fait suite au volume 69/1, édité en 2006, et consacré au reste du département du Rhône. Avec 883 pages, la CAG de Lyon se classe parmi les cinq plus gros recueils. Elle a nécessité la collaboration de plusieurs chercheurs pour les synthèses (p. 95-253) et les deux auteurs ont rédigé le « pré-inventaire » des découvertes. M. Provost s'est chargé du récolement de l'épigraphie avec l'aide de F. Bérard, qui a rédigé quelques notices et qui en a relu d'autres. Pour les notices concernant la sculpture figurée, M. Provost a utilisé le Nouvel Espérandieu sur Lyon écrit par M.-P. Darblade-Audoin (NEsp : lien). Quelques notices ont par ailleurs été rédigées par d'autres chercheurs, comme il est précisé dans la liste des auteurs p. 4.

L'ouvrage commence par une bibliographie conséquente de 88 pages qui fournit l'essentiel de la documentation sur Lyon antique. Les synthèses qui suivent sont variées et bien utiles en préalable aux notices. O. Franc, A. Vérot-Bourrély et J.-P. Bravard dressent l'évolution géographique et géo-archéologique du site de Lyon depuis 15 000 BP. Cl. Chomer et A.-C. Le Mer retracent ensuite les grandes étapes de la recherche sur les Antiquités à Lyon depuis la Renaissance jusqu'à l'archéologie préventive. A. Desbat rappelle de manière synthétique les grandes dates de l'histoire de Lugdunum. Tandis que les grandes caractéristiques de l'épigraphie lyonnaise sont exposées par F. Bérard, J.-Cl. Decourt et G. Lucas présentent une traduction française de 142 textes grecs et latins relatifs à l'histoire de Lyon. Il s'agit d'extraits, sans le texte original et sans les commentaires, de leur ouvrage paru en 1993 Lyon dans les textes grecs et latins (TMO, 23). L'ordre des textes a été légèrement modifié et deux textes importants (n° 58 et 123) ainsi qu'une bibliographie complémentaire ont été ajoutés. C. Bellon et F. Perrin font le point de manière remarquable sur des découvertes anciennes et récentes concernant les origines pré- et protohistoriques de Lyon. À cette synthèse répond celle de A. Desbat, qui concerne la topographie de Lugdunum de l'époque pré-romaine à l'époque impériale. A. Desbat a rédigé deux autres chapitres de synthèse. L'un, consacré aux maisons antiques, prend en compte aussi bien des vestiges peu connus, fouillés il y a 25 ans (Hauts de Saint-Just), que des découvertes récentes. L'autre réunit habilement les vestiges matériels et les inscriptions relatifs à l'artisanat et au commerce. Même si H. Savay-Guerraz a déjà exposé ailleurs une synthèse sur les matériaux antiques utilisés à Lyon, son chapitre sur les pierres de Lugdunum n'est pas sans nouveautés et il est très utile. Plus novateur est le chapitre de Cl. Chomer, qui ouvre différentes perspectives de recherche prometteuses sur l'eau à Lyon et son usage, ce qu'elle exploitera dans sa thèse. Trois synthèses ont été réalisées sur l'atelier et les trouvailles monétaires de Lyon. M. Amandry et L. Schmitt ont brossé à grands traits une histoire de l'atelier monétaire de Lyon, des origines à Clodius Albinus. Elle fait principalement une mise au point sur les dates des émissions. F. Planet présente l'atelier monétaire de Lyon au Bas-Empire en expliquant les raisons qui ont motivé certaines émissions. Dans la troisième synthèse numismatique, A. Audra précise les sites de découverte des trouvailles monétaires du IIe s. av. J.-C. au Ve siècle ap. J.-C. L'archéologie funéraire n'est pas oubliée. Un chapitre de L. Tranoy sur les espaces et les pratiques funéraires à Lyon du Ier au IVe siècle ap. J.-C. souligne les problèmes méthodologiques de l'étude des tombes en raison des interprétations et des datations qui ne sont pas toujours fiables. Il enrichit par ailleurs la réflexion sur la terminologie à adopter. J.-F. Reynaud clôt les synthèses avec un chapitre sur l'Antiquité tardive et le haut Moyen Âge.

Nous n'avons que des critiques de détail à formuler sur ces synthèses qui sont très riches. On notera que la carte des gisements de la Tène finale (fig. 52) figure plus de sites du second Âge du Fer que la carte plus générale des sites pré- et protohistoriques de la synthèse précédente de C. Bellon et F. Perrin (fig. 32). Pour la restitution de la ville à l'époque impériale, on pourrait ajouter plusieurs monuments de nature inconnue, des temples évoqués par des inscriptions ainsi que la restauration flavienne du sanctuaire du Verbe Incarné qui est avancée par P. André, certainement à juste titre. Signalons une petite omission dans la légende de la figure 66 puisque, comme l'a montré H. Savay-Guerraz à plusieurs reprises, les mausolées de Trion sont à la fois en calcaire du Midi et en calcaire de Seyssel. On ne considérera pas comme établi que la construction de l'aqueduc du Gier sous Hadrien soit définitivement écartée (p. 207). On peut se reporter à l'article récent de A. Borlenghi, non mentionné dans la CAG (Epigraphica, 2003, p. 316-330). D'ailleurs, dans la CAG 69/1 (p. 90), référence qui est citée, J. Burdy ne se prononce pas sur la datation de l'aqueduc du Gier qu'il estime conjecturale et il n'écarte pas complètement une datation au début du IIe s. On remarquera que les mausolées trouvés à Saint-Irénée (n° 604) ne sont pas répertoriés sur les fig. 108 et 109. On peut se demander enfin s'il était bien utile de réaliser trois synthèses sur les monnaies, qui auraient pu être fondues en deux chapitres. Notre travail de thèse en cours d'achèvement sur l'architecture publique de Lugdunum nous conduit surtout à diverger sur quelques points qui concernent l'architecture à l'époque de Plancus et à l'époque impériale. Ce n'est pas le lieu d'en débattre complètement ici. Notre étude stylistique des blocs d'architecture permettra de compléter ou de nuancer la chronologie des édifices. Nous exposerons prochainement sous forme d'articles le fruit de nos recherches topographiques sur le « forum » de Fourvière et sur le cirque de Lyon et nous espérons bien continuer ensuite avec des publications sur le théâtre, l'odéon et les blocs errants d'un sanctuaire.

La rédaction des notices du pré-inventaire a demandé un gros travail de dépouillement et la mise en ordre d'une documentation considérable. Le volume est enrichi par des illustrations inédites, comme des photographies de fouille du Service Archéologique Municipal, des documents d'archives et des photographies d'objets réalisées par Chr. Thioc et J.-M. Degueule, photographes du Musée Gallo-Romain de Lyon-Fourvière. On notera qu'une charte graphique permettant une unité dans la majorité des plans de fouille a été adoptée. Dans une première partie, Cl. Chomer couvre l'espace supposé du sanctuaire fédéral (p. 254-436), puis A.-C. Le Mer présente les vestiges de « la colonie » (p. 437-819). L'ensemble est suivi d'un index thématique (p. 820-863). Les titres de ces deux grandes parties ne sont pas cohérents. Les limites du sanctuaire et de la colonie ne sont pas clairement définies. On peut en particulier discuter pour savoir s'il est légitime d'avoir mentionné la plaine de Vaise dans la partie sur la colonie de Lugdunum. La première partie inclut par ailleurs des espaces qui appartiennent probablement à la colonie (une zone de la Presqu'île) ainsi que des espaces qui sont extérieurs à la fois à la colonie et au sanctuaire (rive gauche du Rhône).

Quelques petites critiques peuvent aussi être formulées pour les notices du pré-inventaire. On se demande s'il n'aurait pas été préférable dans certains cas de laisser les plans originaux plutôt que d'ajouter à tout prix des couleurs, qui, parfois, n'apportent rien à la lecture des plans (ex. : fig. 492), qui les surchargent ou même les modifient (fig. 522 ; fig. 552, sur laquelle il manque des pilettes d'hypocauste). Les illustrations choisies ne sont pas toujours les plus pertinentes pour comprendre les descriptions des notices. Dans la description de l'esplanade de l'odéon, on évoque des murs et des tranchées, qui sont numérotés sur un plan du rapport de fouille qui n'est pas reproduit (p. 560 ; même problème à la p. 563). Beaucoup de légendes sont incomplètes (fig. 467, 510, 513, 514, 517, 518, 529, 530, 562, 730), voire fausses. La fig. 459 n'a pas été publiée par C. Germain de Montauzan en 1933 : c'est un dessin de A. Audin, paru dans Gallia en 1956 (fig. 1 p. 267). La fig. 464 a été publiée en 1912 et non en 1911. Les fig. 506-507 ont été réalisées par A. Desbat, mais elles proviennent d'un article de J. Lancha paru dans la RAE en 1973 (fig. 1 et 2, p. 490 et 492). Les fig. 515-516 n'ont pas été publiées par P. Wuilleumier, mais par A. Audin dans Gallia en 1967 (fig. 14 p. 26 et fig. 34 p. 42). La fig. 522 montre l'état 2 du « prétoire d'Agrippa » qui est daté vers 20 av. J.-C. et non vers 40 av. J.-C. Certaines notices ne sont pas à la place attendue (ex. : n° 473 [3] ; 496 [2] ; 522 [25] ; 602 [4] ; 611 [4] ; 611 [11] ; p. 579 ; p. 811-812), d'autres sont assez confuses et quelques incohérences existent. On évoque une comparaison entre le monument de la montée de la Butte et la Porta Nigra de Trêves (p. 264) alors que le fouilleur S. Motte songe à une comparaison avec la porte sud de Trêves (rapport de fouille de 2002, p. 78 et fig. 208). On écrit à deux reprises que le temple du sanctuaire des Trois Gaules n'est connu que par une seule inscription (p. 279, 280) alors qu'il en existe près d'une dizaine, qui sont citées dans les notices. Cette prétendue unique inscription relative au temple n'est pas une épitaphe, mais la dédicace d'une statue. Aux pages 289 et 292, on évoque les gradins du premier état de l'amphithéâtre réservés aux délégués des Trois Gaules tandis qu'à la p. 294 on précise bien qu'il ne subsiste que les places réservées d'un second état. H. Savay-Guerraz a montré dès 1985 que la dédicace de l'amphithéâtre n'est pas en calcaire du Gard (p. 293), mais en calcaire de Seyssel, ce qui est d'ailleurs précisé dans sa synthèse p. 196. Cinq citernes sont mentionnées sur la place de Fourvière, mais les « deux citernes reliées par une canalisation » de la p. 517 sont les mêmes que le « réservoir [...] relié [...] à une citerne plus vaste » de la p. 518. Une confusion faite auparavant sur la statue qui était remployée dans le tombeau dit de Q. Valerius a été reprise (p. 605) : la statue de la fig. 586 ne correspond pas à celle qui a été décrite par A. Allmer et P. Dissard (plutôt que le NEsp n° 262, voir le n° 11). Un couvercle de sarcophage est décrit deux fois (p. 678-679). Un autre objet est aussi décrit deux fois puisque la statue évoquée à la p. 395 correspond certainement au bloc de la notice 264. D'autres informations sont erronées. M. C. Sturgeon n'a pas interprété le bloc de la notice 522 [29] comme celui d'un monument funéraire. Cette erreur vient d'une mauvaise lecture du NEsp. Il est faux d'écrire que le togatus de Trion n'a pas conservé ses bras (p. 603) ou encore qu'un chapiteau de pilier permet de dater le tombeau dit des Salonii (p. 604), puisque cette pièce appartient à un tombeau pilier, encore trop méconnu. Mentionnons à cet égard un article que nous avons publié sur les mausolées de Trion en général et sur le tombeau pilier en particulier (D. Fellague, « Les mausolées de la nécropole de Trion à Lyon », in J.-Ch. Moretti, D. Tardy, L'architecture funéraire monumentale. La Gaule dans l'Empire romain, Paris, 2006, p. 355-376). Cet article n'était sans doute pas paru quand le texte a été donné pour publication, mais l'information figure dans notre DEA, qui est cité en bibliographie. On regrettera d'ailleurs que tous les ouvrages mentionnés en bibliographie ne semblent pas avoir été lus, comme le montre avec évidence la notice n° 741 [1]. On souligne que dans un article de 2003 D. Fellague a fait une erreur d'interprétation pour une tête de Jupiter, alors même que je n'ai jamais évoqué cette tête dans cet article, ni dans un autre. Encore une fois, il s'agit d'une mauvaise lecture du NEsp.

Puisqu'un compte rendu est aussi un avis personnel marqué par les intérêts d'un chercheur, nous aimerions évoquer le traitement donné à l'architecture dans cet ouvrage qui semble refléter le peu d'intérêt porté aux vestiges monumentaux à Lyon.

Si, dans la première partie, on évoque les blocs d'architecture au même titre que les autres vestiges, ce n'est pas le cas dans la seconde partie : on les omet presque systématiquement, surtout quand ils sont nombreux. Ainsi a-t-on jugé que tout le mobilier des fouilles du Parc Saint-Georges nécessitait une notice (p. 446-450), sauf les 200 blocs d'architecture étudiés dans le rapport, qui ne méritent à la p. 446 qu'une phrase, qui n'est pas dénuée d'erreurs (les 193 blocs inventoriés n'ont pas tous été trouvés dans le mur de berge détruit par une crue). Dans la seconde partie, les blocs d'architecture trouvent une place uniquement lorsqu'ils présentent une inscription ou une sculpture figurée. Le lecteur pourrait croire que les fouilles du théâtre n'ont exhumé qu'un bloc d'architecture (n° 524 [4]) alors qu'il y en a des milliers.

Les vestiges en place de monuments sont aussi trop souvent décrits de manière lacunaire dans la seconde partie. On n'évoque pas les caissons qui entourent le podium du temple du Verbe Incarné (p. 533). On peut chercher longtemps la description de l'aqueduc de la rue Roger Radisson, auquel on ne fait qu'une allusion (480 [4] et 481). L'absence de description vaut aussi pour les piles d'aqueduc conservées à Saint-Irénée (622). Seules les portions d'aqueducs découvertes dans des fouilles récentes méritent réellement une notice. La description de l'odéon est très incomplète, notamment en ce qui concerne les parties de chaque côté de la scène ou le portique. Comme le confirme le plan de l'odéon qui a été choisi (fig. 518), pour les fouilles anciennes, la rédactrice a dû s'inspirer principalement de la publication de 1951, qui ne pouvait faire cas des vestiges découverts après cette date. Si l'on décrit la frise du mausolée dit de Satrius, parce qu'elle présente une décoration figurée, on ne décrit pas le tombeau lui-même dans son ensemble (p. 604). La notice et la bibliographie sur le « tombeau des deux Amants » sont succinctes (n° 633)...

Enfin, les notices sont parfois imprécises. On rapporte qu'une extension du théâtre est attribuée à Hadrien sans préciser sur quoi se fonde cette hypothèse (p. 557) et l'on ne précise pas la datation du premier état du monument. On écrit que le sanctuaire du Verbe Incarné est daté de Tibère par la céramique, sans préciser la nature du matériel (p. 533) alors que dans d'autres notices on donne des inventaires relativement fournis de la céramique trouvée dans des fouilles. Les hypothèses d'identification ne sont pas toujours évoquées (ex. pour la maison à abside au sud du sanctuaire du Verbe Incarné, p. 535 sq., ou pour le « prétoire d'Agrippa », p. 562-564).

Malgré quelques imperfections, la CAG de Lyon est un ouvrage de qualité, que l'on peut déjà considérer comme un ouvrage de référence. On ne peut que saluer ce livre qui comble un manque concernant les publications générales des vestiges antiques de Lyon. Depuis A. Audin, à part les DARA et quelques synthèses dans des catalogues d'expositions récents (Lyon avant Lugdunum ; Rencontres en Gaule Romaine ; Lugdunum naissance d'une capitale), on ne comptait que le vol. 1 de l'Histoire de Lyon de A. Pelletier et J. Rossiaud (1990) et le « Lugdunum, Lyon » de A. Pelletier (1999), qui restent toujours bien pratiques. Le Bilan Scientifique édité par le Service régional de l'archéologie (SRA) fournit par ailleurs des notices synthétiques sur les dernières découvertes de fouille. Avec ses notices et ses synthèses, la CAG de Lyon devient un livre incontournable pour qui s'intéresse à la ville gallo-romaine et un outil formidable d'investigation pour les chercheurs.