AA.VV.: Smyrne / Izmir, portrait d'une ville au travers des collections françaises, exposition organisée par le Centre Culturel Français d'Izmir, 1ère section : Smyrne antique, Musée de la Chambre de Commerce d'Izmir - 2e section : Smyrne moderne, Centre Culturel Français d'Izmir, 9 octobre-30 novembre 2006, 112 p., nombreuses illustrations en couleurs dans le texte, 30 x 21 cm, pas de n° ISBN
(Centre Culturel Français d'Izmir sans date)

 
Compte rendu par François Queyrel, EPHE
(f.queyrel@wanadoo.fr)

 
Nombre de mots : 2159 mots
Publié en ligne le 2007-07-28
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=89
 
 

Ce catalogue joliment illustré, en couleurs, réunit une cinquantaine d’objets antiques (figurines et vases en terre cuite, sculptures) conservés au musée du Louvre, quelques monnaies du Cabinet des médailles et des vues et plans de la Bibliothèque nationale de France ; ils ont été choisis pour témoigner de l’importance de Smyrne dans les collections publiques françaises ; je vais revenir sur ce choix, qui me paraît trop limitatif. Pour cette exposition organisée en 2006 à Izmir, au Musée de la Chambre de commerce et au Centre culturel français, le catalogue, malheureusement sans dépôt légal, a été tiré à 500 exemplaires en français et 1000 exemplaires en turc. La présentation n’est pas parfaite : il manque le numéro 40, alors qu’il y a deux numéros 42 ; l’ordre croissant des numéros n’est pas toujours respecté ; les monnaies ne font pas l’objet de notices distinctes (p. 74-78) ; quelques fautes de frappe émaillent le texte (par ex. p. 23 : « dans la pleine de Smyrne », citation de « Quintus Smyrneus », que l’on appelle habituellement en français Quintus de Smyrne). On appréciera de voir reproduites en couleurs un certain nombre de terres cuites difficiles à apprécier dans les planches du corpus monumental de Simone Besques. Il aurait pu être utile de publier un plan de Smyrne qui fasse le point de nos connaissances actuelles et situe les sites antiques, notamment l'Ancienne ("Vieille Smyrne", p. 75) et la Nouvelle Smyrne (voir Guy Meyer, p. 75). On sait en effet combien les recherches se sont développées ces dernières années, en particulier sous l’impulsion de Didier Laroche, architecte rattaché au Centre culturel français d’Izmir, l’un des commissaires de l’exposition, qui en a réalisé la scénographie.

L’introduction de Jean-Luc Martinez consacrée aux antiquités smyrniotes conservées au musée du Louvre retrace l’histoire des enrichissements smyrniotes du principal musée national (p. 14-16) : c’est au XIXe et au début du XXe siècle que le Louvre s’enrichit, en particulier grâce aux dons de Paul Gaudin (1851-1921), qui, à la tête de lignes de chemin de fer dans la région, finança notamment des fouilles sur le mont Pagus ; il donna généreusement au musée du Louvre les trouvailles, en particulier les terres cuites, qui lui revinrent. Mais Smyrne est présente depuis la fondation du musée qui recueillit en 1798 deux statues envoyées à Louis XIV pour orner Versailles, un Apollon lycien et un Jupiter dit « de Smyrne ». Antoine Galland les mentionne en 1680 dans sa correspondance à l’Abbé de la Chambre (p. 14). Une lettre de Galland du 14 avril 1680, que je dois publier, mentionne précisément leur découverte  « dans une espece de sale plus longue que large, bastie de grosses pierres de taille enduites de plastre qui represente des figures peintes a l’huile ou l’on remarque avec un peu de difficulté un homme a cheval, un autre nud a qui on va couper la teste, et trois autres figures debout le tout d’un tres beau dessein. Et ce qu’il y a de curieux dans cette peinture qui est assurement tres ancienne, quoyque je ne pense pas qu’on en puisse designer precisement le temps, est qu’il y avoit trois couches de plastre l’une sur l’autre qui representoient les mesmes figures. Je ne scaurois imaginer une bonne raison de cette particularité, a moins que par la on n’ait voulu perpetuer davantage la premiere, afin que le temps destruisant la premiere couche, la seconde restast, et ainsi de la derniere, ces couches n’ayant pas plus de deux lignes geometriques d’epaisseur. Je m’imagine que ces statües avoient esté mises dans cette sale comme en depost, parce qu’on les avoit plastrées pour les conserver et qu’elles estoient couchées par terre. »

Dans le catalogue, tout un volet de l’histoire des acquisitions smyrniotes arrivées dans les collections françaises est omis, et c’est dommage : les collections d’antiques du Cabinet des médailles sont oubliées et il manque ainsi tout un pan de l’exploration de Smyrne, en particulier au XVIIIe siècle : n’est nulle part cité un catalogue d'exposition qui aurait été bien utile, Anatolie antique, Fouilles françaises en Turquie, Varia anatolica, IV/1, Bibliothèque nationale, Cabinet des Médailles et Antiques, 1er décembre 1989-16 avril 1990, Paris-Istanbul, 1989. Il est bien question de Peyssonnel (orthographié, p. 16, « Peysonnel »), mais c’est pour mentionner la mise en dépôt au Louvre en 1929 d’une stèle qui était entrée en 1749 dans la collection du roi. Pour évoquer l’importance de cette grande figure d’antiquaire français, on se reportera maintenant aux pages que consacre Odile Cavalier à Charles de Peyssonnel (1701-1757) (O. Cavalier, avec la collaboration de M. S. Montecalvo, La Grèce des Provençaux au XVIIIe siècle, Avignon, 2007, p. 52-55). Caylus, qui publia dans son Recueil d’antiquités plusieurs des stèles acquises par Peyssonnel, était lui-même passé par Smyrne dans sa jeunesse lors de son voyage dans le Levant de 1716-1717. Qu’il suffise aussi de mentionner le buste de Modius Asiaticus exposé au musée du Cabinet des médailles (inv. 5 des monuments de marbre), dont Caylus écrivait (Recueil VI, 1764, p. 142) : « J’ignore les circonstances & la date de la découverte de ce monument ; je sçais qu’il est de la plus entière conservation & qu’il a été envoyé de Smyrne, où vraisemblablement il a été trouvé, à M. le Chancelier de Pontchartrain, pendant qu’il étoit Secrétaire d’Etat de la Marine. Ce Ministre l’a fait mouler & jeter en bronze par Girardon : sans oublier la copie exacte de l’inscription, cet avis peut être utile aux Curieux à venir. Je connois cette copie & j’en ai peu vu qui soit plus capable de tromper. Ce beau monument vendu à l’inventaire de M. de Pontchartrain, fut acheté par M. le Duc de Valentinois, qui l’a donné par son testament au Cabinet du Roi ».

Le catalogue de l’exposition d’Izmir mentionne la grande figure du comte de Choiseul-Gouffier dans la seconde partie, où Guy Meyer commente un plan de la ville de Smyrne et de ses environs qu’il attribue à Jean-Denis Barbié du Bocage (1760-1825) et date de 1815 ( ?) (p. 98-101, n° 75) ; cette carte serait largement fictive, car Barbié du Bocage, homme de cabinet, n’était jamais allé en Orient ; il aurait cependant utilisé des renseignements fournis par Esprit-Marie Cousinery (1745-1833) (p. 101 : « Cousinéry »), autre collaborateur de Choiseul-Gouffier, sur lequel on peut maintenant renvoyer à l’ouvrage d’Odile Cavalier (op. cit., p. 54). Dans un rapport sur ses voyages des années 1685-1687, Étienne Gravier marquis d’Ortières inclut de superbes vues et plans de Smyrne attribués aux frères Combes (p. 90-96, nos 71 a-b et fig. nos 72-73). C’est l’occasion pour Guy Meyer de commenter la topographie de Smyrne à la fin du XVIIe siècle. Smyrne est aussi, dès les premiers voyageurs de l’époque moderne, le centre du commerce des antiquités d’Asie Mineure. C’est particulièrement vrai à la fin du XIXe siècle : les objets qui viennent de Smyrne n’ont souvent fait qu’y transiter avant d’arriver chez des antiquaires parisiens, comme l’attestent les acquisitions du Louvre. Gilles Veinstein insiste sur le rôle central du grand port de commerce dans son tableau des « relations franco-turques à travers les âges » (p. 81-83).

Les notices des objets antiques du Louvre sont précises et ont été rédigées par des collaborateurs du musée (Marianne Hamiaux pour 5 anses timbrées d’amphore ; Isabelle Hasselin-Rous pour 27 figurines et vases en terre cuite, 1 vase en faïence siliceuse ; Ludovic Laugier pour 7 figurines et vase en terre cuite, 8 sculptures en marbre ou moulages). La plupart des objets exposés sont des productions smyrniotes, trouvées à Smyrne et datées de l’époque hellénistique et de l’époque impériale, mais une œnochoé des années 625 av. J.-C. est une importation corinthienne (n° 22) ; à l’époque hellénistique, les timbres amphoriques sont rhodiens (nos 23-25) et cnidiens (nos 26-27), une coupelle en faïence siliceuse vient d’Égypte (n° 43) ; à l’époque impériale, un skyphos en argile glaçurée est attribué à un atelier d’Asie Mineure (n° 45), un fragment de patère lui aussi en argile glaçurée, trouvé à Smyrne, a fait l’objet d’analyses qui concluent à une identité d’argile avec un autre exemplaire trouvé à Clazomènes (n° 44) : « les deux cités étant distantes d’à peine trente kilomètres, il n’est pas surprenant que l’argile utilisée soit la même » (I. Hasselin-Rous, p. 71). Au Ier siècle ap. J.-C., une figurine de Vénus Genitrix en argile glaçurée est une production de Smyrne trouvée à Myrina (n° 47). Sur la technique de la glaçure, I. Hasselin-Rous présente très clairement l’état de la question (p. 67).

La production des figurines en terre cuite témoigne du goût pour la réduction, fidèle ou adaptée, de modèles statuaires célèbres : l’Aphrodite des jardins d’Alcamène (n° 39), l’Artémis d’Éphèse (n° 30), l’Asclépios du type Chiaramonti (n° 1), l’Athéna Giustiniani (n° 2, avec traces de dorure), le Doryphore de Polyclète (nos 31-32, avec traces de dorure pour le n° 31), l’Héraclès au repos de Lysippe (n° 33), le Sérapis de Bryaxis (n° 3), la Vénus Genitrix qui remonterait à un original de Callimaque (n° 47). La coroplathie de Smyrne cultive aussi avec verdeur une veine naturaliste qui verse dans la caricature en stigmatisant des pathologies : faut-il reconnaître ici une intention apotropaïque ? I. Hasselin-Rous pose la question à propos d’une figurine de bossu ithyphallique (n° 35, p. 57) : « Objet de dévotion offert par un bossu dans l’espoir d’obtenir une rémission du mal, ou bien amulette dont la charge apotropaïque avait pour but de se protéger de la pathologie représentée, cet objet est bien sûr à mettre en rapport avec la célèbre école de médecine des Erasistratiens qui s’est implantée à Smyrne au IIe s. av. J.-C. »

Le portrait de prêtre n° 8 est l’œuvre la plus célèbre du catalogue ; il aurait été utile de renvoyer, pour le lieu de trouvaille, à la page 23, où L. Laugier rappelle à propos d’une figurine d’Artémis (n° 5) que « le lieu-dit des “Bains de Smyrne” conserve peut-être (…) le souvenir d’un temple de la déesse, dans le secteur de Halkapınar. » Les stèles funéraires sont une production smyrniote dont L. Laugier cerne les caractéristiques (p. 41). Les reliefs de l’agora romaine de Smyrne, dont trois fragments conservés au Louvre ont été moulés (nos 17-19), attendent l’étude d’ensemble qui prendra en compte les fragments trouvés ultérieurement, jusque dans les fouilles de 2002-2005.

Même si ce catalogue n’est pas exhaustif, il faut saluer l’initiative de présenter cette exposition à Izmir en 2006. Il serait utile de la prolonger en en présentant en France une version augmentée ; il serait évidemment intéressant de lui adjoindre une sélection des trouvailles récentes des fouilles françaises.

Comme il manque un index dans le catalogue, j’ai dressé ci-dessous une liste de correspondance entre les numéros d’inventaire des objets du Louvre et leurs numéros dans le catalogue, mis entre parenthèses :

Anses d’amphore : CA 811 (n° 27), CA 813 (n° 25), CA 1117 (n° 24), CA 1118 (n° 26), CA 1120 (n° 23)

Figurines, moules et vases en terre cuite : CA 406 (n° 16), CA 440 (n° 22), CA 607 (n° 45), CA 701 (n° 33), CA 702 (n° 32), CA 703 (n° 2), CA 763 (n° 4), CA 777 (n° 12), CA 782 (n° 31), CA 785 (n° 10), CA 947 (n° 28), CA 1016 (n° 39), CA 1202 (n° 30), CA 1205 b (n° 42, p. 62), CA 1022 b (n° 41), CA 1294 H (n° 44), CA 1442 (n° 1), CA 1608 (n° 9), CA 1609 (n° 11), CA 2172 (n° 5), CA 2978 (n° 29), CA 5131 (n° 34), CA 5148 (n° 15), CA 5160 (n° 36), CA 5190 (n° 35), CA 5555 (n° 37), CA 5668 (n° 42, p. 61), MNC 247 (n° 3), MNC 253 (n° 13), MNC 261 (n° 14), MNC 265 (n° 38), MNC 293 (n° 48), MNC 304 (n° 46), MNC 561 (n° 47)

Sculptures en marbre : Ma 821 (n° 21), Ma 3083 (n° 7), Ma 3294 (n° 8), Ma 3295 (nos 17-19 : moulages), Ma 3296 (n° 20), Ma 4637 (n° 6)

Vase en faïence siliceuse : CA 1415 (n° 43)

Sommaire :

p. 8 : Avant-propos, par Paul Poudade, ambassadeur de France en Turquie

p. 9 : Avant-propos, par Ekrem Demirtas, président du conseil d’administration de la Chambre de commerce d’Izmir

p. 10 : Préface : Izmir-Paris. Le Louvre et l’antique Smyrne : une longue histoire…, par Henri Loyrette, président directeur du Musée du Louvre

p. 11 : Préface, par Jean-Luc Maeso, directeur du Centre culturel français d’Izmir, et Didier Laroche, architecte-chercheur

1ère section : Smyrne antique

p. 14-16 : Izmir au Louvre introduction aux antiquités smyrniotes conservées au musée du Louvre, par Jean-Luc Martinez

p. 18 : Les cultes à Smyrne, par Ludovic Laugier

p. 19-29 : notices

p. 31 : Smyrne et sa population, par Isabelle Hasselin-Rous

p. 32-39 : notices

p. 41 : Les stèles funéraires, par L. Laugier

p. 42-43 : notices

p. 45 : notice

p. 46 : 23-27. Timbres amphoriques, par Marianne Hamiaux

p. 47 : notices

p. 49 : Les ateliers de figurines en terre cuite, par I. Hasselin-Rous

p. 50-65 : notices

p. 67 : Les céramiques et terres cuites glaçurées : un centre de production smyrniote ?, par I. Hasselin-Rous

p. 68-73 : notices

p. 75-78 : Les représentations de Smyrne sur les monnaies d’époque impériale, par Guy Meyer

2e section : Smyrne moderne

p. 81-83 : Les relations franco-turques à travers les âges, par Gilles Veinstein

p. 85-112 : notices par Didier Laroche, Guy Meyer et Christine Peltre