Henry, Olivier : Tombes de Carie. Architecture funéraire et culture carienne, VIe - IIe siècle av. J.-C., Collection Archéologie et Culture, filet, 21,8 x 28 cm, 290 p., Illustrations couleurs et NB, ISBN : 978-2-7535-0758-6, 28,00 €
(Presses universitaires de Rennes, Rennes 2009)
 
Compte rendu par Jacques des Courtils, Université Bordeaux III
(jdes-courtils@wanadoo.fr)

 
Nombre de mots : 1548 mots
Publié en ligne le 2010-01-09
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=895
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Le livre d’Olivier Henry consacré aux tombes de Carie est la publication de sa thèse, elle-même nourrie par une fréquentation directe et assidue au cours de plusieurs années du matériel traité. La forme de l’ouvrage (qui comprend 289 pages), très soignée et de grande qualité, en est la première qualité visible et est loin d’en être la seule : cette synthèse sur l’architecture funéraire d’une région de l’Asie Mineure se recommande en effet à la fois par l’abondance de la documentation, la rigueur du traitement et l’intérêt des observations qui en sont issues.

 

 

Le livre s’ouvre par une préface due à P. Debord, certainement le meilleur connaisseur actuel de la région considérée, qui présente de façon claire et concise la situation culturelle fluctuante de la Carie antique, précaution indispensable pour en aborder les vestiges archéologiques. Le sommaire qui intervient ensuite (et est curieusement repris dans une table des matières plus détaillée située à la fin du volume) annonce trois parties : une étude de typologie et de chronologie, une partie consacrée aux « spécificités, origines, formes et techniques » des tombes cariennes, enfin des annexes au nombre de deux : un bref chapitre consacré à des « questions de restitution » et un catalogue des tombes. Le tout est suivi d’un index et d’une bibliographie particulièrement riche.

 

 

Contrairement à l’ordre du texte, le lecteur éprouve le besoin de prendre connaissance du matériel qui en est le sujet en se rendant directement au catalogue, p. 195 à 261. Les tombes y sont classées dans l’ordre alphabétique des sites (noms modernes ou antiques selon les cas). Ces derniers sont au nombre de 86 et le catalogue comprend 214 tombes (dont 53 inédites). La plupart des exemples sont illustrés par des dessins ainsi que des photos (dont quelques planches en couleurs, le tout dû à l’auteur et d’excellente qualité). Ayant d’emblée écarté un recensement exhaustif (ce qui permet de garder à ce livre un format normal), l’auteur a pris le parti de présenter un choix représentatif des principaux types de tombes au cours de l’époque traitée. De plus, il a préféré ne pas placer dans ce catalogue les monuments bien connus et publiés ailleurs, à commencer par le plus célèbre, le Mausolée d’Halicarnasse. Tous ces choix sont parfaitement légitimes, mais le résultat de leur combinaison n’est pas très satisfaisant, en ce qu’il crée une différence de traitement entre les exemples qui ne facilite pas les comparaisons, certaines tombes étant seulement mentionnées avec renvoi à la publication, d’autres étant décrites en détail et illustrées. La présence de certaines tombes dans le catalogue paraît due au fait qu’elles sont inédites, ce qui ne satisfait pas nécessairement au critère de représentativité pourtant annoncé comme règle.

 

Sur cette base documentaire solide par son abondance, l’auteur a construit son étude et d’abord sa chrono-typologie, qui classifie les tombes d’après des critères purement architecturaux : sarcophages / tombes rupestres à accès direct / tombes rupestres à façade / tumuli / tombes construites à chambre souterraine. Chacune de ces catégories se subdivise en plusieurs sous-types (par exemple, pour les sarcophages : les sarcophages rupestres – tombes / les sarcophages à cuve libre – tombes / les sarcophages inscrits en chambre funéraire). Les critères de classification sont clairement définis et fonctionnent de façon satisfaisante. L’auteur maîtrise bien l’art de la description et connaît remarquablement bien « son » matériel, de sorte qu’on suit sans difficulté une classification qui rentre parfois dans des détails très techniques. Quelques points sont parfois un peu éludés en raison de la pauvreté des données archéologiques disponibles : ainsi, le traitement du curieux monument de Beçin (à haut podium à degrés en marbre, recélant deux chambres funéraires) inclut la gargouille léonine (dont la place dans un monument n’est pas évidente) mais ne signale pas la présence sur les faces de foulée des marches du podium de curieux reliefs en saillie qui eussent mérité une recherche. Chaque type comprend naturellement des exemples de référence, mais ces derniers peuvent aussi bien être des tombes présentes et illustrées dans le catalogue que des tombes publiées et illustrées ailleurs. La compréhension aurait été un peu facilitée si chaque type de tombe avait été illustré à l’entrée de la notice par le dessin d’un exemple représentatif.

 

Cette typologie architecturale permet assurément une analyse de la structure des tombes (et de leur décor, le cas échéant) ainsi qu’une datation reposant sur ces observations lorsqu’il n’y a pas d’autre indice chronologique (stratigraphie, matériel funéraire, inscription). Toutefois, dans sa rigueur, elle ne prend pas en compte l’aspect fonctionnel, ce qui, dans certains cas, amène à des résultats un peu aberrants : ainsi, le Mausolée n’est-il pas traité avec les édifices de même nature (tombes monumentales visibles de loin, à message politique clair, comme par exemple la tombe au lion de Cnide) parce que la chambre funéraire n’y est pas placée de la même façon que dans les exemples en question. Par suite, l’auteur ne distingue pas les tombes à usage unique de celles qui ont été prévues pour une utilisation multiple et donc prolongée. Or ces différences, de portée architecturale variable, jouent un grand rôle lorsqu’il s’agit de donner, comme le fait l’auteur, une interprétation politique ou culturelle des monuments.

 

 

Au terme de l’étude chrono-typologique se dégage un tableau intéressant et éclairant de l’architecture funéraire carienne. Au VIe siècle, la région est soumise aux influences opposées de la Lydie et de Chypre. La fin du Ve et le début du IVe voient le développement de formes nouvelles dans la région d’Halicarnasse, alors que les tumuli d’ascendance lydienne sont toujours pratiqués dans la vallée de l’Harpas. Le IVe siècle voit à la fois l’existence de variantes locales et la diffusion de tombes particulières, toujours représentées par un seul cas par site, dont le caractère prestigieux est évident. Le rôle de la dynastie hécatomnide semble évident dans l‘apparition de ce phénomène, en tout cas pour le Mausolée.

 

 

La deuxième partie de l’étude est dédiée aux attributions et à l’identification de certains types de tombes comme des marqueurs culturels cariens. L’auteur reprend l’étude d’un petit nombre d’édifices exceptionnels où il reconnaît les tombes de dynastes hécatomnides. Il argumente en faveur de l’identification du prétendu podium d’un temple de Zeus à Beçin comme étant le soubassement d’une tombe, ce qui semble acquis, attribuée à un membre de la famille royale, ce qui est plausible. L’attribution de la tombe de Berber Ini à Hékatomnos est tout aussi plausible mais tout aussi indémontrable, et l’on en dira autant de la tombe qui domine le sanctuaire de Labraunda et que l’auteur voudrait rendre à Idrieus. Cette dernière fait en outre l’objet d’une analyse architecturale intéressante, amenant l’idée intéressante d’un comblement de l’avant-cour, mais un peu courte pour la superstructure (emplacement de la frise dorique ?).

 

 

Les chapitres suivants s’attachent à des types de tombes particulièrement remarquables dont diverses particularités (entre autres les poutres en pierre pour soutenir les plafonds) font des édifices caractéristiques de la Carie : il est alors possible de définir une « tombe carienne » même si cette définition paraît tout de même un peu artificielle en raison de la variété des formules auxquelles elle peut s’appliquer. Du moins doit-elle être utilisée, comme l’auteur le fait en général, comme celle d’une catégorie assez ouverte.

L’auteur s’interroge aussi sur la signification de l’emploi d’ordres architecturaux à frontons en façade des tombes rupestres, trait qui apparaît au IVe siècle. Cependant la question est posée dans le champ symbolique : s’agissait-il d’évoquer un édifice religieux ou un andrôn ? L’auteur repousse ces deux explications et explique cette mode nouvelle par la volonté des Hécatomnides d’imiter les tombes royales perses, elles-mêmes imitées des palais… Nous serions donc en présence de façades de palais. Le détour paraît long et périlleux et laisse inexpliqué le recours à l’architecture grecque. On se contenterait peut-être d’une lecture moins symbolique qui verrait dans ces façades de simples décors empruntés à l’architecture monumentale grecque. Sinon, que faudrait-il penser des façades des trésors, des propylées ou des tombes macédoniennes ? D’une façon générale, les discussions contenues dans ce chapitre adoptent des points de vue « attributionnistes » ou des lectures symboliques souvent intéressantes mais qui sont soit indémontrables soit trop théoriques pour être toujours convaincantes.

 

Enfin la première annexe présente un certain nombre de corrections à des restitutions anciennes de tombes de Carie qui paraissent tout à fait fondées et intéresseront surtout les chercheurs travaillant dans cette région.

 

 

Cet ouvrage, riche et d’une consultation très agréable, apporte une contribution importante à l’archéologie de l’Asie Mineure et précise de manière fort judicieuse la personnalité culturelle multiforme de la Carie. Le Mausolée s’y taille une bonne place, mais le traitement qui lui est réservé n’est pas vraiment à la hauteur du monument : à vrai dire, c’était un peu un passage obligé pour l’auteur, mais sans qu’il ait eu la possibilité d’y apporter du nouveau – et cela ne saurait lui être reproché ! Si l’on sursaute par endroits à cause de partis-pris éditoriaux (Halikarnasse, Dionysos pour Denys) ou lexicographiques (appellation de « sarcophage rupestre – tombe » pour ce qu’on désigne par chamôsorion) discutables, si certaines discussions ou attributions n’ont pas toutes une égale force de persuasion, si l’auteur ne se défend pas toujours contre une certaine tendance à (sur)interpréter les réalités archéologiques, l’ensemble constitue néanmoins une très belle étude d’architecture funéraire régionale qui met à disposition et étudie de façon le plus souvent judicieuse un matériel abondant, mal connu et de très grand intérêt.