Mussolin, Mauro - Altavista, Clara: Michelangelo architetto a Roma, brossura con alette, 23x28 cm, 360 p., 124 ill. colori, 200 b/n, ISBN/EAN:9788836615018, 35,00 Euro
(Silvana Editoriale, Roma 2009)
 
Compte rendu par Eva Renzulli, Ecole Pratique des Hautes Etudes, Paris
(erenzulli@yahoo.com)

 
Nombre de mots : 2563 mots
Publié en ligne le 2011-03-28
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
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          « Non sono un architetto » écrivait Michel-Ange, en marge d’un dessin. S’il avait dans son sang le métier de sculpteur, transmis par le lait de sa nourrice qui venait d’une famille de tailleurs de pierres, Michel-Ange fut, selon ses propres mots, architecte contre son gré, « contro mia voglia, e con grandissima forza » (Thoenes p. 25). Mais si l’architecture a pu être une déviation tardive de sa carrière de sculpteur et de peintre, elle devint selon Thoenes de plus en plus importante, jusqu’à devenir le but ultime de sa vie. Ce beau volume particulièrement bien illustré, sous la direction attentive de Mauro Mussolin et avec la collaboration de Clara Altavista, recueille vingt-cinq essais, organisés en trois sections (Michel-Ange architecte à Rome – Les années de 1505 à 1516 – Les années de 1534 à 1564), qui rendent accessibles en italien et dans un même volume les résultats des plus intéressantes recherches et réflexions récentes sur Michel-Ange Buonarroti en tant qu’architecte, souvent développés par les mêmes auteurs en monographies thématiques. Il s’agit du catalogue de l’exposition qui s’est tenue du 6 octobre 2009 au 7 février 2010 dans les Musées Capitolins, autant dire dans le meilleur lieu pour ce sujet.

 

          Le volume s’ouvre avec l’essai très nuancé de Christof Thoenes sur la difficile relation de Michel-Ange avec l’architecture à travers toute sa carrière. De la façade de San Lorenzo – où l’architecture se transforme en une sculpture géante pour laquelle, exactement comme pour une sculpture, Michel-Ange avait prévu tout l’encastrement complexe des blocs de marbre – à la Bibliothèque de San Lorenzo, au Capitole, en passant par le chantier de Saint-Pierre – qui devint une vraie mission pour lui – le concours pour l’église de la Nation Florentine à Rome, la chapelle Sforza, la transformation de Sainte-Marie-des-Anges et la Porta Pia et sa dimension urbaine. Il nous montre à travers une analyse très précise comment sa façon de penser en sculpteur se reflète sur son architecture, et comment sa difficile relation avec l’architecture a finalement pu se transformer en drame satyrique et en représentation de sa personnalité, comme à Porta Pia, où il joue et contredit toutes les « bonnes règles » de l’architecture.

 

          Si Michel-Ange croyait que le dessin avait un caractère provisoire et imparfait – si bien qu’à la fin de sa vie il essaya de brûler une grande partie de ses dessins, comme nous le raconte Vasari – il reste quand même une grande quantité de dessins : ceux qu’il avait offerts à ses amis, ceux que les commanditaires avaient conservés et ceux qu’il avait laissés à Florence. L’essai de Pina Ragioneri se penche sur ces dessins ainsi que sur l’histoire de la collection des dessins de Casa Buonarroti.

 

          Le bel essai d’Anna Bedon dresse le portrait d’un Michel-Ange commençant, en 1546, une autre phase de sa carrière et nous introduit dans les méandres de l’organisation du travail très particulier du Florentin qui, déjà septuagénaire, doit suivre une grande quantité de chantiers architecturaux en même temps, dont les trois plus grands chantiers de Rome : l’église de Saint-Pierre, le Palais Farnèse et le Capitole. Francesco d’Amadore dit « Urbino », Guidetto Guidetti, Tiberio Calcagni, Daniele da Volterra, Juan Battista de Toledo : il s’entoure de personnes à l’aide précieuse, auxquelles il fait une confiance totale – dont d’ailleurs certains de ses collaborateurs profiteront un peu trop à la fin de sa vie. Ce schéma de délégation se reflète non seulement dans les grandes entreprises, mais aussi dans les œuvres  mineures, comme la restructuration du Ponte Santa Maria qui relève certes un défi structurel, ou les appartements de Jules III au Belvédère (pour lequel il fallait se confronter à l’œuvre de Bramante), le palais de Jules III (qui devait se confronter au Mausolée d’Auguste), un projet pour la nouvelle église des Jésuites, ou encore un passage de plus de 300 mètres de longueur qui devait relier Monte Cavallo à Palazzo Venezia pour Paul IV Carafa.

 

          Clara Altavista, identifiant tous les lieux où le Florentin résida à Rome, reconstitue les scènes dans lesquelles se déroulaient ses relations avec ses collaborateurs. Pina Ragioneri, de son côté, nous présente les portraits de l’artiste, en nous guidant à travers les multiples types d’images qu’il nous reste comme le beau portrait de Daniele da Volterra, les portraits attestés, ou les autoportraits, comme la petite ébauche en marge de la lettre à un Ami de Pistoia qui, plus encore que les traits, nous montre la position difficile de l’artiste au travail dans la chapelle Sixtine, ou encore celui caché dans les traits de Nicodème dans la Pietà du musée del’Opera del Duomo de Florence.

 

          L’architecture qui organise la composition de la fresque de la chapelle Sixtine, une des premières fois que Michel-Ange eut à se confronter à l’architecture, est examinée par Cammy Brothers à travers les dessins du maître, cherchant à élucider comment les caractéristiques architecturales viennent en soutien des différentes idées de la fresque (comme, par exemple, la succession des Ignudi qui incarnent des éléments de composition cohérents : rotation, inversion, torsion des figures). Une autre œuvre, citée souvent comme incunable de la première architecture de Michel-Ange, la fenêtre à aédicule de la chapelle de Saints-Côme et Damien au Château Saint-Ange, est littéralement disséquée – fenêtre croisée et tabernacle en marbre qui la flanque - par Mauro Mussolin à travers une relecture des différents dessins qui la représentent et une analyse précise des travaux d’aménagement de la chapelle elle-même et de la transformation du château au XVIe siècle puis à l’époque moderne (1910 et 1988). Les raisons du choix de la valorisation monumentale de cette fenêtre (1510) sont l’occasion pour Mussolin de formuler une hypothèse intéressante sur sa fonction d’aédicule pour les reliques sauvées de Constantinople par Léon X de Médicis, marquant ainsi le début de la réflexion sur ce thème qu’il développera plus tard avec le projet florentin de la tribune des reliques de San Lorenzo (1532) (que l’auteur a par ailleurs analysé dans une monographie à paraître (2011)). L’analyse des dessins d’architecture antique de Michel-Ange (1516), de leur rapport avec ceux de Bernardo della Volpaia (1514- Codex Coner) et de leur rôle dans l’architecture future de Michel-Ange fait office de résumé  des idées développées par Cammy Brothers dans son livre (Michelangelo, Drawing, and the Invention of Architecture, London- New Haven 2008) et complète le portrait du premier séjour de Michel-Ange à Rome.

 

          La section dédiée aux années comprises entre 1534 et 1564 s’ouvre avec l’essai de Maddalena Scimemi qui fait le point sur la relation entre Michel-Ange et la culture architecturale de son temps, en particulier avec la secte de Sangallo. Elle nous offre en outre un témoignage inédit de la perception de l’importance du Florentin : en 1544, l’éditeur vénitien Michele Tramezzino dédie son édition de la Roma Triumphans de Flavio Biondo non pas à un pape ou à un cardinal, mais à Michel-Ange Buonarroti.

 

          C’est à la réalisation du tombeau de Jules II, commissionné en 1505, mais mis en place quarante ans plus tard dans son emplacement définitif, qu’est consacrée l’étude suivante. Claudia Echinger-Maurach illustre succinctement le processus de création des premiers projets pour le cœur de Saint-Pierre dans sa version réduite « opera risecata », analysant dessins et documents pour en établir les vicissitudes en résumant les éléments principaux développés dans sa monographie dédiée au même sujet  (Michelangelos Grabmal für Papst Julius II., Munich 2009). L’essai de Guido Rebecchini, en apportant plusieurs témoignages du cauchemar des Papes, une attaque turque, témoigne d’une participation temporaire de Michel-Ange à une phase de la fortification de Rome entre 1537 et 1542. Oronzo Brunetti étudie ensuite une autre occasion pour Michel-Ange de se confronter aux fortifications en 1545, cette fois-ci pour résoudre une crise entre l’architecte et le capitaine responsable des fortifications de la citadelle papale. Une courte note de Pina Ragionieri met en relation une lettre et un dessin de Michel-Ange et illustre ainsi la promesse faite à une ami de faire un tombeau pour son neveu aimé : le tombeau du jeune Cecchino Bracci.

 

          Trois études sont dédiées au Capitole. La première, d’Anna Bedon, reconstruit avec patience et précision les événements complexes qui se sont déroulés sur la place du Capitole, à partir du déplacement de la statue de Marc Aurèle entre 1538 et 1539, que l’auteur a traité dans toutes ses facettes dans une monographie monumentale (Il Campidoglio: Storia di un monumento civile nella Roma papale, Milan 2008). Elle nous fait suivre les différentes étapes du chantier jusqu’à la mort de Michel-Ange en 1564, quand seul le palais sénatorial et une seule travée du palais des Conservateurs étaient terminés, mais aussi après, d’abord sous la direction de Tommaso de Cavalieri et l’œil attentif de Guidetto Guidetti, l’architecte de la nation florentine et maître choisi par Michel-Ange pour exécuter ses dessins déjà de son vivant. Bedon attribue ensuite à Tommaso de Cavalieri et Giacomo della Porta le nouveau dessin pour le palais sénatorial, le dessin du chapiteau de l’ordre colossal et la répétition de la travée du palais des Conservateurs avec variation de la travée centrale et le nouveau couronnement, la réplique spéculaire mais sans profondeur du palais des Conservateurs et l’aménagement de la place et des escaliers. Avec le deuxième essai, on change d’échelle. Francesco Benelli y fait une lecture du syntagme qui compose la partie inférieure du portique du palais des Conservateurs : les quatre colonnes ioniques. Il analyse également le choix de Michel-Ange de la colonne « in alveo » du point de vue structurel, mais aussi du point de vue formel de la représentation soulignant la valeur sculpturale de cette solution et essayant de tracer avec une attention philologique la généalogie exacte de cette solution à partir des modèles antiques, mais aussi dans l’œuvre de Michel-Ange, de la Sagrestia Vecchia à la bibliothèque laurentienne. Le troisième essai sur le Capitole de Claudio Parisi Presicce se penche sur les décorations sculptées de la place et leur mise en œuvre après la mort de Michel-Ange: la statue de Marc Aurèle, la balustrade qui définit la limite entre la place et la pente de la colline qui descend vers la ville, la statue de Zeus dans la niche du palais des Sénateurs et la série de statues qui couronnent les trois palais et qui suivent le dessin de Dupérac. L’essai d’Emanuela Ferretti fait le point sur les recherches des dernières décennies sur le Palais Farnèse tout en considérant les résultats des dernières restaurations. Divisé en trois chapitres, cet essai prend en considération le dernier étage de la façade donnant sur la place Farnèse, avec ses décors en losange dessinés par les briques rouges et jaunes, la façade vers la cour, et la façade vers le jardin comme elle est représentée par Antoine Lafréry.

 

          Deux études sont ensuite consacrées aux chantiers de Saint-Pierre : celle d’Alessandro Brodini et celle de Vitale Zanchettin. Alessandro Brodini, malgré la fluidité de la façon de procéder de Michel-Ange dans ses projets, essaie de mettre de l’ordre dans les dix-sept ans du chantier sous sa direction, ainsi que dans les différents propositions, modèles et dessins pour changer le projet, mais aussi dans l’organisation pratique du chantier, établi pendant la direction des Sangallo. Brodini fait le point sur ce qui était déjà bâti et procède de façon systématique en s’appuyant sur un grand nombre de documents de chantier pour comprendre les travaux faits par Michel-Ange dans l’église en s’arrêtant sur ceux effectués pour le tambour de la coupole auxquels est consacrée l’étude de Vitale Zanchettin. Un dessin du pilier radial du tambour, fait par Michel-Ange sur le verso d’une feuille réutilisée ensuite par un fonctionnaire du chantier l’ayant conservé dans les documents de comptabilité et découvert récemment par l’auteur, permet d’ajouter un chaînon jusqu’alors manquant à la genèse du projet de tambour de Michel-Ange, à travers une lecture philologique des dessins d’Antonio da Sangallo, de Michel-Ange et de Dosio, mis en série et relus à la lumière d’une analyse précise et de travaux d’interprétation des documents du chantier. Le rétablissement clair de la succession des idées de Michel-Ange est aussi illustré par une reconstruction graphique très efficace du projet ébauché sur le verso de la lettre.

 

          Claudia Echinger Maurach présente une deuxième étude dans ce volume, dédiée aux édifices résidentiels de Michel-Ange à Rome (1550-1560) : elle analyse très attentivement une série de dessins pour lesquels elle essaie de préciser une datation, sur la base d‘une analyse graphologique mais aussi par des caractéristiques de représentation typiques de certains moments de sa vie.

 

          La « réouverture » virtuelle en 1550 du concours pour Saint-Jean-des-Florentins qui, entre 1518 et 1521, avait produit les plus belles réflexions sur le plan central de la Rome de Léon X, est ici analysée par Mauro Mussolin à travers une lecture des cinq plans présentés en 1550 par Michel-Ange. En rappelant qu’au même moment Vignole présentait également des projets, analysés récemment par C.L. Frommel, Mussolin focalise son attention sur la puissance des dessins de Michel-Ange. Une autre œuvre dans laquelle la complexité des directives spatiales est au centre de la composition – la chapelle Sforza à Sainte-Marie-Majeure – est analysée par Georg Satzinger sous tous ses aspects, y compris dans sa relation avec la nef de l’église. Golo Maurer traite de la Porta Pia en organisant son étude autour des dessins et des motifs utilisés et réinterprétés par Michel-Ange.

 

          La série d’études est complétée par une autre étude de Brodini qui, à côté d’une lecture du programme de Michel-Ange, est une réinterprétation du programme de transformations des Thermes de Dioclétien en Sainte-Marie-des-Anges, commandité par un prêtre sicilien mais sous la protection de Pie IV et suivi de près par son neveu Charles Borromée, en tant que reconquête d’un lieu païen.

 

          Les essais sont suivis d’un catalogue de 104 photos en couleurs des plus beaux objets présentés dans l’exposition et d’une bibliographie. Si l’on devait ajouter une seule nuance à notre vision de ce volume dense et toujours très à jour, ce serait sans doute le manque de fiches monographiques de catalogue, bien que la discussion contenue dans les essais sur les dessins présents dans l’exposition soit toujours très détaillée.

 

 

Sommaire

 

Index

 

Michelangelo Architetto a Roma

Christof Thoenes, Michelangelo e Architettura , p. 25-37

Pina Ragionieri, La collezione di disegni di Michelangelo della Casa Buonarroti, p. 38-45

Anna Bedon, Architetture minori di Michelangelo a Roma, p. 46-57

Clara Altavista, Le dimore di Michelangelo a Roma, p. 58-72

 

Gli anni dal 1505 al 1516

Pina Ragioneri, Michelangelo : ritratti e autoritratti, p. 73-79

Cammy Brothers, Cappella Sistina, p. 80

Mauro Mussolin, Finestra a edicola della cappella dei santi Cosam e Damiano in Castel Sant’Angelo, p. 84-89

Cammy Brothers, Disegni dal Codice Coner : studi dall’antico e da architetture, p. 90-94

 

Gli Anni dal 1534 al 1564

Maddalena Scimemi, Michelangelo e la cultura architettonica a Roma alla metà del XVI secolo, p. 95-99

Claudia Echinger-Maurach, La Sepoltura di Giulio II : dai primi progetti alla realizzazione, p. 100-113

Guido Rebecchini, Michelangelo e le mura di Roma, p. 114-117

Oronzo Brunetti, Michelangelo e le fortificazioni del Borgo, p. 118-123

Pina Ragioneri, Tomba di Cecchino Bracci, p. 124-127

Anna Bedon, Piazza del Campidoglio, p. 128-137

Francesco Benelli, Le colonne alveolate di palazzo dei Conservatori, p. 138-141

Claudio Parisi Presicce, Michelangelo e la decorazione scultorea della piazza Capitolina, p. 142-157

Emanuela Ferretti, Palazzo Farnese, p. 158-169

Alessandro Brodini, San Pietro in Vaticano, p. 170-179

Vitale Zanchettin, Il tamburo della cupola di San Pietro in Vaticano, p. 180-199

Claudia Echinher-Maurach, I progetti residenziali eseguiti a Roma intorno al 1550-1560, p. 200-205

Mauro Mussolin, San Giovanni dei Fiorentini, p. 206-213

Georg Satzinger, Cappella Sforza in Santa Maria Maggiore, p. 214-225

Golo Maurer, Porta Pia, p. 226-239

Alessandro Brodini, Santa Maria degli Angeli, p. 240-241

 

Catalogue, p. 247-347

Bibliographie, p. 342-358