AA.VV.: Les experts à Arlon, autopsie d’un vicus. Exposition du 10 octobre au 18 décembre 2009 au Musée Archéologique Luxembourgeois d’Arlon, (Bulletin trimestriel de l’Institut Archéologique du Luxembourg, 86, 1-2), 160 p., 16 x 24 cm, 10 EUR
(Institut Archéologique du Luxembourg, Arlon 2009)
 
Compte rendu par Quentin Goffette, Institut Royal des Sciences Naturelles de Belgique
(quentin.goffette@gmail.com)

 
Nombre de mots : 1884 mots
Publié en ligne le 2010-03-29
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=924
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          Durant les trois derniers mois de l’année 2009, le Musée Archéologique du Luxembourg a accueilli l’exposition « Les experts à Arlon, autopsie d’un vicus ». Celle-ci était destinée à retracer le passé gallo-romain de la ville, avec pour matériaux les résultats de sept années de fouilles menées par le Service Public de Wallonie (DGO4), sous la direction de Denis Henrotay. Parallèlement, un numéro du Bulletin trimestriel de l’Institut Archéologique de Luxembourg, publié à titre de catalogue, recueille les textes des spécialistes associés aux recherches sur le vicus trévire.

 

          Outre les préfaces et remerciements d’usage, un In memoriam de Pierre Hannick dédié à Louis Lejeune, président de l’Institut Archéologique du Luxembourg disparu en 2009, précède le catalogue lui-même. Celui-ci est divisé en chapitres de longueur variable consacrés à une problématique précise et rédigés par des spécialistes. Ces « experts » des sciences auxiliaires de l’archéologie, largement mis à contribution ici, ont naturellement inspiré le nom de l’exposition.

 

 

          En guise de prélude, l’Orolauno uicus est replacé dans le contexte géographique gallo-romain par Denis Henrotay et Gaëtane Warzée, les archéologues responsables des investigations arlonaises. Les découvertes anciennes sont, de même, rapidement présentées. Dans un second temps, les sites touchés par les fouilles de sauvetage des sept dernières années sont présentés tour à tour. Pour chacun, les structures mises au jour sont mentionnées et datées. Parmi celles-ci ont été identifiés des vestiges d’habitations (site industriel Neu, rue de la Semois, rue de la Meuse, îlot de la Vierge Noire, rue de la Moselle), de voiries (rue de la Semois, rue de la Moselle, rue du Marquisat et rue de la Meuse), d’atelier de foulon et de teinturier (sources de la Semois), de passage à gué (Semois), de parcellaire agricole (lit majeur de la Semois) ainsi que des vestiges de l’enceinte de l’Antiquité tardive (Grand-Place, rue du Marquisat). Les catégories de mobilier découvert sont indiquées succinctement pour les différents sites.

 

 

          Dans la suite de l’ouvrage, une place importante est donnée à la céramique, celle-ci occupant environ le tiers de l’ouvrage. La présentation de cette catégorie de mobilier, toujours abondamment représentée sur les chantiers archéologiques d’époque gallo-romaine, est faite par Frédéric Hanut, docteur en archéologie attaché à la Direction de l’Archéologie (SPW-DG04). Différentes problématiques sont développées.

 

          La première concerne l’usage des différents types de récipients utilisés dans les habitats gallo-romain du vicus arlonais. Les récipients sont rassemblés en trois grands groupes, vaisselle de table, céramique de transport et de stockage et céramique culinaire, auxquels s’ajoutent les céramiques plus particulières comme les brûle-parfums ou les encriers. Pour chaque groupe, les principales formes et catégories céramologiques mises au jour lors des fouilles sont présentées. Les lieux et dates de production sont indiqués, de même que les zones de diffusion. Les infographies illustrant le texte montrent non pas les traditionnels profils et coupes, mais bien une représentation des vases vus de l’extérieur, colorés et ombrés. Ceci témoigne probablement d’un parti-pris visant à  privilégier une lecture facile des images par le public. Néanmoins, dans le reste de l’ouvrage, les dessins de céramiques sont réalisés de manière traditionnelle, montrant les faces et profils.

 

          L’article suivant s’intéresse à la terre sigillée en particulier. Un rappel des caractéristiques générales définissant cette catégorie et un bref historique des recherches prennent place tout d’abord. Ensuite, le développement des différents ateliers gaulois producteurs est retracé puis mis en parallèle avec les découvertes d’Arlon. L’auteur indique que la proportion de sigillée est relativement élevée dans le vicus. Ceci est expliqué par la position géographique avantageuse de celui-ci et par son rôle de relais commercial. Les premières importations à Arlon de cette vaisselle de table semblent datables de la fin du Ier – début du IIe siècle ap. J.-C. à la première moitié du Ve siècle. Les sources d’approvisionnement comprennent les ateliers du Sud et du Centre de la Gaule ainsi que l’Argonne et l’Est de la Gaule.

 

          Après quoi, c’est au tour de la céramique de fabrication locale d’être présentée. Arlon eut ses propres ateliers de céramistes, actifs entre la période flavienne et la seconde moitié du IIIe siècle. Ceux-ci ne sont pas directement connus, mais leur production est clairement identifiée. De plus, les fouilles ont livré des ratés de cuisson ainsi que des supports utilisés dans les fours. Toutes les catégories fonctionnelles de vases ont été fabriquées, depuis la vaisselle de table jusqu’aux brûle-parfums. La céramique des IIe et IIIe siècles s’insère dans le faciès des productions de l’Ouest de la région trévire.

 

          Ensuite, l’auteur met en évidence les échanges commerciaux, grâce à l’examen des importations de céramiques. Au sein de celles-ci dominent les produits de proximité, provenant du Nord de la Gaule. Toutefois, des sigillées du Centre de la Gaule et de Narbonnaise sont parvenues au vicus. Des importations plus lointaines, comme les sauces de poissons de la vallée du Rhône, l’huile d’olive et le defrutum de Bétique ainsi que le vin de Narbonnaise et d’Italie, ont été identifiées grâce aux amphores leur servant d’emballage. Des fragments d’amphores africaines des IIIe-IVe siècles ont aussi été mis au jour. La vallée du Rhône, ensuite relayée par la route, est la voie de pénétration privilégiée par l’auteur pour les produits méditerranéens vers le vicus. Ce chapitre est l’occasion de mentionner l’utilisation des produits alimentaires d’importation et ainsi d’évoquer les pratiques culinaires de l’Arlon romain. Les différents types de vins, l’huile d’olive et les sauces de poissons sont remis en contexte. De la vaisselle de table, principalement des vases à boire en céramique métallescente, provient d’Argonne et de Trèves. Cette dernière a aussi livré des pots à provision, des dolia, des cruches et des amphores. De la céramique culinaire à dégraissant coquillier, dont le seul atelier de production connu est celui du Titelberg, est également présente. Parmi la céramique culinaire d’importation s’ajoutent des vases de Champagne, de l’Eifel et de Cologne, ainsi que des mortiers de Bavay.

 

          Les objets en verre, parures et vaisselle, découverts en proportions considérables, sont également présentés par Frédéric Hanut. L’essentiel est daté des IIe et IIIe siècles, bien que des productions du Bas-Empire aient été mises au jour. L’auteur signale aussi la découverte de quelques objets d’importation datables du courant du Ier siècle après J.-C. Différentes hypothèses concernant les ateliers dont a pu provenir la verrerie arlonaise sont ensuite passées en revue. Parmi les récipients, les vases à boire constituent la majorité de la vaisselle de table en verre du vicus, tandis que des bouteilles polygonales participaient au stockage de denrées liquides. Quelques perles et pots à cosmétiques complètent les objets réalisés dans ce matériau. La production au IIIe siècle d’objets en verre a pu être mise en évidence à Arlon. L’abondance des témoins de cet artisanat, comme des gouttelettes et du verre solidifié sur différents supports, ne laisse planer aucun doute, bien que les ateliers même n’aient pas été retrouvés.

 

          Une soixantaine de fibules provient des fouilles concernées par l’exposition. Une rapide présentation générale et un catalogue détaillé sont exposés par Denis Henrotay. Celui-ci rappelle les différents éléments constitutifs de ces objets et en brosse une évolution succincte. Parmi les fibules d’Arlon, les fibules émaillées sont majoritaires et côtoient quelques fibules à ressort et cruciformes.

 

          Après quoi Denis Henrotay traite de deux types d’artisanat pratiqués dans le vicus, à savoir le travail du cuir et celui du bois. Des témoins de ces activités ont été conservés grâce à l’importante humidité du sous-sol. De nombreuses pièces de cuir issues des niveaux du IIIe siècle ont été identifiées comme des éléments de cordonnerie. Les différents types de chaussures identifiées sont présentés. Le travail du bois est, quant à lui, représenté par quelques outils et fragments de bois travaillés, au tour notamment.

 

          Le chapitre suivant, rédigé à nouveau par Denis Henrotay, met en évidence une série de vestiges liés à l’écriture. En effet, tous les sites explorés à Arlon en ont livré. Parmi ces objets se trouvent des stylets métalliques, destinés à tracer les lettres sur des tablettes de cire. De telles tablettes, en bois, ont d’ailleurs été mises au jour. Des boîtes à sceau métalliques décorées, destinées à garantir l’authenticité du contenu inscrit, ont également été retrouvées. D’autres supports ont été identifiés à Arlon, comme un élément de volumen en bois. Mais les supports les plus courants demeurent les parois des vases en céramique, porteurs de graffiti généralement relatifs à des mesures de poids ou de capacité.

 

 

          Eric Goemaere, géologue, fournit un panorama des différentes matières premières lithiques utilisées pour la confection d’objets et pour la construction. L’article s’attarde sur une série de petits blocs de roche sédimentaire, de forme et de nature variées, utilisés comme pierre à aiguiser. Le principal matériau de construction est une marne, soutenue par des fondations en galets de grès. Des ardoises en phyllade gris ont servi de couverture. D’autres roches ont été importées, comme le basalte de l’Eifel pour la fabrication de meules ou du cipolin de type « marbre de Carrare », provenant probablement d’Italie.

 

          Les restes d’animaux découverts dans le vicus sont ensuite succinctement présentés par Fabienne Pigière, archéozoologue. Celle-ci identifie tout d’abord les tendances de l’alimentation carnée au sein des pratiques alimentaires. La viande de bœuf domine du Ier au IVe siècle ap. J.-C. Le cheval est également consommé durant l’époque romaine à Arlon, ce qui pourrait dériver de la tradition gauloise. Des restes de petits poissons indiquent la consommation d’un type de sauce de poisson produite en Gaule à partir du IIe siècle ap. J.-C.

 

          Le second article, toujours du même auteur, relève la mise au jour d’ossements de dromadaire dans le vicus. Ils sont datés du Bas-Empire et l’un d’entre eux a été utilisé comme source de matière première. Bien que la raison exacte de la présence de cet animal ne soit pas connue, elle pourrait être mise en relation avec une présence militaire à Arlon dans l’Antiquité tardive.

 

          Une autre découverte exceptionnelle est encore présentée par Fabienne Pigière. Les restes d’un vautour moine ont été identifiés. Ce squelette pratiquement complet porte des traces de découpe indiquant que les viscères et le bas des pattes ont été enlevés. Ceci, mis en rapport avec le contenu du puits où l’oiseau fut découvert, semble indiquer un acte rituel. La présence à Arlon de cet oiseau étranger aux régions du Nord de l’Europe pourrait soit être due à une arrivée naturelle, soit à une importation pour des pratiques cultuelles.

 

 

          Par la suite, c’est au tour des végétaux d’être mis à l’honneur. Tout d’abord, Marie Derreumaux, carpologue, documente l’alimentation des habitants de l’Orolauno uicus grâce à l’examen des macrorestes végétaux du site Neu. Ceux-ci indiquent la présence de fruits secs, noisettes et noix, ainsi que de fruits rouges, de prunes, de pommes et de poires. Divers légumes sont représentés comme la bette, le concombre ou la carotte ainsi que des condiments comme la coriandre, la moutarde et la sarriette. Les habitants de la parcelle devaient appartenir à la classe moyenne.

 

          Les recherches palynologiques, menées par Ann Defgnée, ont permis de documenter le paléoenvironnement et de confirmer l’utilisation de certaines structures comme latrines, compte tenu de l’abondance des parasites présents.

 

          Enfin, Willy Tegel, archéologue, dresse un tableau de la dendrochronologie et de ses applications en archéologie. L’abattage des arbres ayant fourni le bois du plancher d’une cave du vicus a pu être daté, par dendrochronologie, du IIe siècle. Les traces de scie sur ces planches sont les plus anciennes connues pour la Belgique.

 

 

 

          Ce catalogue semble avoir été conçu pour toucher un large public. Les articles sont brefs et relèvent tant des disciplines « classiques » de l’archéologie, comme la céramologie ou l’étude des fibules, que des disciplines dites « auxiliaires », comme l’archéozoologie, la carpologie ou la palynologie. Ces sciences annexes représentent toutefois une part assez maigre de l’ouvrage. Quoi qu’il en soit, tout un chacun y trouvera son compte. Si le contenu est assez facilement accessible, les informations n’en sont pas moins riches et fournissent un vaste aperçu de la vie dans le vicus d’Arlon à l’époque gallo-romaine.