Le Cœur, Marc: Renoir au temps de la bohème. L’histoire que l’artiste voulait oublier, 85 p., 11 ill., ISBN 978-2-84068-220-2, 18 euros.
(L’Echoppe, Paris 2009)
 
Compte rendu par Frédérique Desbuissons, Université de Reims Champagne-Ardenne
(desbuissons@free.fr)

 
Nombre de mots : 491 mots
Publié en ligne le 2010-05-25
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=936
 
 


          L’histoire de l’art moderne s’est longtemps écrite au masculin singulier : les peintres modernes se sont représentés en fils sans père, n’ayant d’autre femme que la Peinture et pour seuls enfants leurs œuvres. Depuis quelques décennies, cette histoire de célibataires a été quelque peu révisée sous la pression conjointe de l’histoire des femmes et du genre, favorisant l’étude des épouses, maîtresses et modèles concourant à la création. Dans cette perspective, Marc Le Cœur s’attache à la liaison du jeune Renoir avec Lise Tréhot, le modèle de ses premiers succès, et à la relation maintenue sa vie durant avec Jeanne, l’enfant née de cette union.

 

          Se situant dans une perspective biographique, l’auteur ne s’engage pas plus sur le terrain de l’histoire sociale de l’art que sur celui de l’élaboration théorique. Il ne se préoccupe pas des mécanismes d’aliénation tant sexuelle que sociale, ni des stratégies de carrière d’un jeune peintre avide de respectabilité. Si les convenances bourgeoises et leurs « dommages collatéraux » sont évoqués, à aucun moment l’auteur ne s’attache à ces effets bien connus,  ce que d’aucuns appellent « la domination masculine ». Il n’en contribue pas moins à la mise à jour des mécanismes par lesquels l’histoire de l‘art « de papa » a pu exclure un grand nombre de ses agents, en restreignant la réalité de la création aux intérêts nobles et désintéressés d’une confrérie de héros. Il est notable que son gauchissement dans une perspective que nous qualifierons de « gynosociale » apparaisse sous la plume de l’un des descendants de la famille Le Cœur, dont l’économie domestique reposait sur un rôle prédominant accordé aux femmes.

 

          L’auteur propose une plongée traversière dans la psyché de l’artiste et, par ricochet, dans son art et ses significations. Il commence par documenter la brève relation de Renoir et Lise, dont la sœur aînée est à la même époque la maîtresse de son ami Jules Le Cœur. À partir de la découverte par Jean-Claude Gélineau d’une fille cachée, de l’article pionnier de Douglas Cooper et de ses propres travaux consacrés à la famille Le Cœur, il reconstitue avec minutie la temporalité et les œuvres nées de cette relation, ainsi que les circonstances de la naissance de Jeanne, qu’il n’abandonnera jamais.

 

          L’auteur trace avec beaucoup de finesse le portrait d’un Renoir plus complexe que le « peintre de la joie » auquel l’historiographie le réduit souvent. Tout en dissimulant l’enfant à sa famille officielle – sauf peut-être à sa toute fin, où il semble qu’il s’en soit ouvert à son fils Jean – il mit dans le secret trois personnes, toutes liées à la peinture : deux anciens modèles et son marchand Ambroise Vollard. Par-delà le caractère factuel de ces découvertes, l’étude de Marc Le Cœur pointe le paradoxe entre la clarté et la spontanéité attribuées à l’art de Renoir et l’ombre et le repentir que représente Jeanne dans sa vie. De cette forclusion dans la biographie (trop) linéaire du peintre, l’auteur fait un levier aidant à reconsidérer sa personnalité et sa peinture.