Leclant, Jean (éd.): L’Égypte du crépuscule. De Tanis à Méroé, 1070 avant J.-C.-IVe siècle après J.-C. (Égypte, III) [1980]. Collection L’Univers des Formes, nouvelle présentation. Ouvrage collectif de Cyril Aldred, de François Daumas, de Christiane Desroches-Noblecourt, de Jean Leclant. Édition de Jean Leclant. Présentation et mise à jour bibliographique de Jean Leclant. Nouvelle édition en 2009, 352 pages, 256 ill., cart., sous couv. ill., 195 x 235 mm. 29 €. ISBN 9782070125753.
(Gallimard, Paris 2009)
 
Compte rendu par Caroline Dorion-Peyronnet, Musée départemental des antiquités de Rouen
(caroline.dorion-peyronnet@cg76.fr)

 
Nombre de mots : 1520 mots
Publié en ligne le 2010-11-22
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=942
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          Les éditions Gallimard rééditent depuis 2006 l’intégralité des ouvrages de la collection de l’Univers des Formes, manuels de référence en Histoire de L’art, voulue par André Malraux à partir de 1960 comme une concrétisation de son musée imaginaire.

 

          C’est une « Histoire universelle de l’art » en 42 volumes, abondamment illustrée de documents souvent inédits, Malraux précisait en effet qu’« il appartient à l’histoire de donner aux œuvres toute leur part du passé, mais il appartient à certaines images d’en révéler l’énigmatique part de présent, sans laquelle l’histoire de l’art deviendrait sœur de celle du costume ou de l’ameublement. » (André Malraux, L’Univers des formes, Gallimard, 1960)

 

 

          La publication originale comptait trois volumes sur l’Égypte antique : Le Temps des pyramides, consacré  à la période s’étalant de la préhistoire aux Hyksos (vers 1560 av. J.-C.) a été réédité en 2006. Le second volume L’Empire des conquérants réédité en 2008 était exclusivement dévolu à l’art du Nouvel Empire (vers 1560 – 1070 av. J.-C. et compte-rendu http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=575). Ce dernier opus de la trilogie Pharaons, sous le titre imagé de l’Égypte du crépuscule, est consacré aux Époques tardives, soit vers 1070 avant J.-C. jusqu’au IVe siècle après J.-C. – époque de la dernière inscription hiéroglyphique connue à Philae au moment où l’Édit de Théodose de 395 interdit la pratique des cultes païens dans l’Empire chrétien d’Orient et de la fermeture définitive du temple de Philae par Justinien en 543 ap. J.-C.

 

 

          Outre un nouveau format plus petit et donc plus maniable, conformément à son statut  de manuel d’histoire de l’art, les nouveautés de la collection consistent en une présentation rédigée par Jean Leclant (p. 7-13), enrichie de nouvelles illustrations correspondant à des découvertes plus ou moins récentes d’artefacts de la période. On y trouve notamment  certains vestiges des fouilles sous-marines d’Alexandrie menées par Jean-Yves Empereur depuis 1990 en tant que directeur du Centre d’études alexandrines ou encore l’évocation des derniers résultats des analyses des faïences dites « de Naucratis » (Exposition Faïences de l’Antiquité de l’Égypte à l’Iran qui s’est tenue au Musée du Louvre, Juin – Septembre 2005). La présentation de Jean Leclant tend à montrer d’une part, l’importance et la richesse des résultats des derniers travaux menés sur cette période et d’autre part, que l’Égypte du 1er millénaire (et jusqu’au règne de Justinien) occupe toujours une place essentielle parmi les grandes civilisations de la Méditerranée et du Proche-Orient.

 

          Autre élément important de cette nouvelle édition, la mise à jour de la bibliographie  déjà riche de 167 titres et qui se garnit de 119 ouvrages supplémentaires, parus entre 1981 et 2009, en français, anglais, italien ou allemand et qui comprend également les catalogues des dernières grandes expositions temporaires évoquant la période du 1er millénaire. Liste à laquelle, il convient d’ajouter le catalogue de l’exposition Méroé, un empire sur le Nil qui s’est tenue au musée du Louvre jusqu’au 6 septembre 2010 et qui a été l’occasion de la publication d’un très bel ouvrage sur la civilisation de Méroé.

 

          Enfin, de petites biographies (extrêmement succinctes et de qualité assez inégales) pour chaque auteur ayant participé à l’écriture de l’ouvrage.

 

          Après la présentation de Jean Leclant, on retrouve le texte original de la première publication. Il se divise en  cinq chapitres précédés d’une introduction (p. 17-33) par Jean Leclant et suivi d’une postface (p. 306-311) et d’un épilogue pour l’ensemble de la série « Les Pharaons » (p. 312-320) par le même auteur.  Si Jean Leclant tient une place si importante dans cet ouvrage (on lui doit également le chapitre 5 sur l’art méroïtique), c’est parce qu’il a été le précurseur du renouveau des études sur les périodes tardives de l’Égypte ancienne avec sa thèse d’Etat sur les monuments thébains de la 25e dynastie, éditée en 1965 en deux volumes dans la série « Bibliothèque d’Études » de l’IFAO (Institut Français d’Archéologie Orientale) sous le n°XXXVI (cf. Bibliographie de l’ouvrage, n°103 p. 337).

 

          Jean Leclant présente en introduction le contexte historique, replaçant ainsi dans un cadre plus large les productions artistiques de la période. Car s’il est vrai que l’Égypte n’a plus l’influence qu’elle avait au Nouvel Empire d’un point de vue politique, il est clair qu’elle a encore un impact majeur sur les productions artistiques, influençant nettement les productions en Phénicie et en Nubie notamment.

 

          Ensuite, le plan adopte un découpage thématique présentant les formes artistiques majeures de la période, adoptant en cela la même organisation que pour le volume précédent.

 

          Le chapitre 1 (p. 35-95), rédigé par François Daumas, est consacré à l’architecture et son décor. Paradoxalement,  longtemps négligée par les spécialistes, ce sont néanmoins les temples de cette période qui sont les mieux conservés et les plus connus du large public : Edfou, Philae, Denderah, Esna, Kom Ombo… autant de temples dont les principaux vestiges sont de ces époques tardives. Par ailleurs, ces productions fournirent de nombreux modèles à Israël et à la jeune civilisation grecque.

 

          François Daumas s’interroge sur « la fin de l’institution pharaonique » en évoquant les vicissitudes politiques de l’Égypte de cette période, des rois kouchites, le saccage de Thèbes « la Ville » en 663 par Assourbanipal, la Renaissance saïte durant laquelle l’Égypte s’ouvrit au commerce et aux idées du bassin méditerranéen, notamment par l’installation de colonies grecques dans le Delta. Il évoque encore les deux dominations perses, la dernière dynastie indigène et la conquête de l’Égypte par Alexandre le Grand, accueilli en 333 comme un libérateur, puis la domination romaine et enfin l’implantation du christianisme qui mit réellement fin à la civilisation purement pharaonique. Il souligne alors que sans doute l’Égypte ne devait plus avoir le rôle politique qu’elle avait tenu autrefois mais les structures sociales et métaphysiques de la civilisation égyptienne étaient si profondément ancrées qu’elles ont duré encore plus d’un millénaire. Après une longue introduction, l’auteur présente le cœur de son chapitre, consacré à l’architecture de cette période  (ce qui subsiste) :  les grands temples de Haute-Égypte, Philae, les principes fondamentaux de construction comme l’harmonie, la subordination des éléments à l’ensemble, les éléments constitutifs des temples et son fonctionnement, ses matériaux.

 

          Le chapitre 2, également rédigé par François Daumas (p. 97-147), complète et prolonge le chapitre 1 puisqu’il traite des bas-reliefs et de la peinture, soit de la décoration des ensembles architecturaux vus précédemment. Cette séparation peut paraître assez logique, mais elle est en fait relativement arbitraire car les dernières études architecturales montrent à quel point, et notamment dans les temples tardifs, le décor est intimement lié à l’espace dans lequel il se développe, où il fait sens avec l’architecture. Mais cette distinction est aussi utile car elle permet d’exposer clairement les lacunes de la documentation, les ateliers locaux, les techniques, les styles avant de l’appliquer aux stèles en bois peintes, l’une des manifestations artistiques caractéristiques de cette époque.

 

          Le chapitre 3 (p. 149 à 203), écrit par Cyril Aldred, est consacré à la statuaire, qui comme les bas-reliefs et la peinture, ne se conçoit que très rarement hors de son cadre architectural spécifique. L’auteur fait le choix d’une présentation stylistique qui a l’avantage de montrer les œuvres majeures de la période et de proposer des critères stylistiques de référence pour leur datation, fondés sur le style, les matériaux, l’onomastique et l’épigraphie.

 

          Sous le titre poétique des « Arts de la métamorphoses » (p. 205 à 269), Christiane Desroches-Noblecourt, dans le chapitre 4,  évoque la production des objets d’art et mobilier de la période : orfèvrerie, vaisselle, meubles. Ici, comme dans les autres productions artistiques de la période, on est loin d’une production médiocre et archaïsante comme celle connue pour les deux autres périodes intermédiaires de l’histoire égyptienne. Les objets précieux conservés témoignent de l’extrême habilité des orfèvres, même si la « richesse » dans l’ensemble est moins grande. Après une brève introduction rappelant ces points, l’auteur évoque successivement les sceaux, scarabées et scaraboïdes, les meubles et l’ébénisterie, le travail de l’ivoire, les bijoutiers et les orfèvres, en s’attardant bien évidemment sur le trésor du roi Psousennès à Tanis, les bronziers et les ferronniers, le travail du verre et les motifs d’incrustation, la vaisselle religieuse et profane, les instruments de culte, le mobilier funéraire et objets de magie opératoire, les livres illustrés, les instruments de musique, les armes, instruments et outils, le travail du cuir, les auxiliaires des déplacements, le costume, les terres cuites gréco-romaines…c’est-à-dire tous ces arts dits « mineurs » dans lesquels s’expriment avec le plus de force les croyances et la vision personnelle des auteurs ainsi que des commanditaires.

 

          Le chapitre 5 (p. 271 à 305), rédigé par Jean Leclant, est consacré à l’art méroïtique. L’article présente le contexte historique, politique et géographique avant d’évoquer les productions artistiques : architecture, arts statuaires et art mobiliers. C’est sans doute cette partie de l’ouvrage qu’il aurait fallu enrichir des dernières découvertes des fouilles récentes. Elle reste malgré tout juste car suffisamment généraliste. Cette partie peut être complétée et développée par la lecture du catalogue de l’exposition Méroé, Un empire sur le Nil qui vient de s’achever au Musée du Louvre.

 

          Enfin, une postface du même auteur clôt cet opus et un épilogue ferme la trilogie consacrée à l’Égypte antique qui rappelle cette très belle citation de Malraux à propos de l’art égyptien : « le style égyptien s’est élaboré pour faire, de ses formes les plus hautes, des médiatrices entre les hommes éphémères et les constellations qui les conduisent ».

 

 

          Par rapport à l’édition originale, le prix est plus abordable, la forme plus compacte et plus maniable. Mais ce qui rend les plans plus difficiles à lire, ce sont les annexes, conservées dans leur intégralité. En outre, on aurait aimé une remise à jour de ces plans, notamment pour des sites majeurs comme Tanis et plus d’illustrations à leur sujet. Néanmoins, la taille du volume ne dévalue en rien la qualité générale des planches photographiques couleurs. Un ouvrage à inclure dans sa bibliothèque, donc, que l’on soit égyptologue ou simple amateur.