Hasselin Rous, Isabelle - Laugier, Ludovic - Martinez, Jean-Luc (éd.): D’Izmir à Smyrne. Découverte d’une cité antique. Catalogue d’exposition, du 9 octobre 2009 au 19 janvier 2010, Paris, Musée du Louvre, broché, 24,6x 28 cm. 216 p., 200 ill., isbn : 975-27572-0301-9, 33 euros env.
(Somogy / musée du Louvre, Paris 2009)
 
Compte rendu par Jacques des Courtils, Université Bordeaux 3
(jdes-courtils@wanadoo.fr)

 
Nombre de mots : 1480 mots
Publié en ligne le 2010-06-14
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=960
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          Il était très judicieux de saisir l’occasion de l’exposition consacrée par le Louvre à Smyrne dans l’antiquité, Izmir aujourd’hui, pour publier, aux bons soins et avec l’excellente qualité coutumière de la Réunion des Musées Nationaux, un catalogue scientifique, car celui-ci fournit, sur un site aussi célèbre que mal connu, un bilan à jour de nos connaissances. La légitimité du Louvre pour mener ce projet ne saurait être discutée, tant est riche la collection d’objets en provenance de Smyrne qu’abrite ce musée : 1269 répertoriés de façon sûre, auxquels il faudrait ajouter de nombreux autres, anciennement entrés dans les collections du Louvre mais dont la provenance smyrniote n’est pas garantie. Cela explique qu’il ait paru particulièrement nécessaire d’ouvrir ce catalogue par deux introductions signées par J.-L. Martinez, conservateur en chef des Antiquités Grecques et Romaines, et par ses collaborateurs, I. Hasselin Rous et L. Laugier, et entièrement consacrées à l’histoire de la collection du Louvre mais aussi, supplément très intéressant, à celle des collections des musées d’Izmir.

 

 

 

          La collection du Louvre comprend une écrasante majorité de figurines, mais aussi des statues, bas-reliefs et inscriptions. Son histoire remonte jusqu’au XVIIe siècle et fait défiler une galerie de personnages très divers : aristocrates, marchands, érudits et surtout diplomates, qui dans des circonstances tout aussi diverses acquirent des antiquités pour leur propre compte ou par suite de commandes. Indirectement, l’arrêt des exportations d’antiques en provenance des Etats Pontificaux encouragea ce trafic, par le biais duquel plusieurs de ces objets passèrent dans la collection de Louis XIV et ultérieurement au Cabinet des Médailles. La période d’acquisition la plus riche se situe à la fin du XIX siècle, avec les fouilles de Salomon Reinach à Myrina, mais aussi des donations très importantes, comme celles de la collection Gréau et bien évidemment la collection Paul Gaudin : il est bon de rendre hommage à la libéralité de ces grands collectionneurs.

 

 

 

          Le second chapitre d’introduction, consacré aux collections des musées d’Izmir est lui aussi très intéressant et particulièrement bienvenu pour le public français qui connaît malheureusement peu les riches collections des musées archéologiques de cette ville. Les pages qui lui sont consacrées sont surtout dévolues aux objets provenant de l’Ancienne Smyrne, la ville archaïque et classique au passé particulièrement riche et ancien, située au Nord d’Izmir, dans la banlieue moderne appelée Bayraklı, et de Smyrne même (la ville hellénistique et romaine, qui gît sous la ville moderne d’Izmir), mais une place a été accordée à juste titre aux autres richesses de ces musées provenant d’autres sites de la région, probablement la plus productive de l’Ionie antique : en particulier, de remarquables ensembles de sculptures d’Ephèse, de Métropolis et même d’Halicarnasse. En l’absence de catalogue des musées d’Izmir, le lecteur qui n’a pas eu l’occasion de s’y rendre dispose ainsi d’un aperçu suggestif des collections qui y sont présentées.

 

 

 

          Après ces introductions, le lecteur trouve une succession de chapitres qui constituent le catalogue proprement dit, découpé par étapes chronologiques ou thématiques, ainsi que des études de synthèse sur la cité antique. Le premier de ces chapitres est logiquement consacré aux trouvailles de l’Ancienne Smyrne, dont les fouilles sont présentées, très synthétiquement hélas, par le fouilleur du site, Mme Akurgal, laissant le lecteur quelque peu sur sa faim : après des considérations générales qui n’épuisent pas la richesse du site, la description des objets est particulièrement succincte. Le chapiteau à volutes verticales qui est présenté n’est pas le plus intéressant ni même le plus caractéristique de la série et l’on est déçu de ne pas voir de chapiteau « en champignon », tellement plus extraordinaire encore. On se console en admirant la magnifique tête de corè en marbre dont le style et la date font l’objet d’une intéressante discussion, et quelques céramiques, dont des vases plastiques illustrés de belles photographies.

 

 

 

          A. Coulié donne ensuite une synthèse solide sur les poteries d’Ionie du Nord et d’Ionie du Sud (Milet), appuyée sur des indices archéométriques nouveaux. Ces derniers ont permis de mettre de l’ordre dans les provenances des poteries de la Grèce de l’Est et l’on peut aujourd’hui rattacher définitivement le cas de l’Ancienne Smyrne à l’Ionie du Nord.

 

 

 

          D. Laroche consacre ensuite un chapitre à l’étude de la topographie antique de la ville de Smyrne, dont quelques rares indices sont encore visibles ou, au moins, connus à l’époque moderne. La ligne du rivage ainsi que quelques rues antiques sont encore visibles dans le tracé de la ville contemporaine et l’on devine l’emplacement du stade, du théâtre et d’une ou deux portes du rempart, mais seule l’agora romaine est encore reconnaissable et c’est pourquoi il était logique de lui consacrer une étude, rédigée par l’actuel fouilleur, A. Ersoy, et élargie à l’Asie Mineure par L. Laugier. Cela a fourni une magnifique occasion de montrer les fameux reliefs de l’agora d’Izmir et d’en reprendre l’étude à frais nouveau en confrontant l’ensemble conservé à Izmir (malheureusement pas présenté dans l’exposition) et les deux divinités (Aphrodite et Asclépios ou plus vraisemblablement Héphaïstos) dont les fragments ont été donnés au Louvre par P. Gaudin. Ce groupe spectaculaire fait l’objet d’une mise au point : sculpté en marbre de Thasos (et non de Paros comme on le croyait), il est restitué, non pas sur un autel (des douze dieux ? – c’était l’hypothèse courante) mais à l’étage de la nef centrale de la basilique de l’agora, ce qui ne manquera pas de susciter des débats tant qu’on ne disposera pas des preuves matérielles. D’autres œuvres de qualité sont présentées ensuite : têtes en marbre et une douzaine de stèles funéraires, genre particulier auquel L. Laugier consacre aussi une intéressante analyse.

 

 

 

          La partie suivante est due à J.-L. Martinez et présente la statuaire hellénistique et impériale qui, contrairement aux stèles funéraires, constitue un ensemble disparate, mais comprenant quelques pièces très intéressantes, dont trois en particulier, découvertes avant 1680 en contrebas des ruines du stade et qui font ici l’objet d’excellentes mises au point : « l’Apollon de Smyrne » et le « Jupiter de Smyrne » et la « Junon reine ». Le premier, en marbre pentélique, est un type célèbre, probable imitation d’un modèle athénien (dans la mouvance d’Euphranor) ; le second s’inspire d’un original pergaménien du genre des statues d’Attale I et II d’Istanbul, mais dans une version sans vie ; enfin la « Junon reine », appellation discutable malgré l’association avec Jupiter sur le lieu de trouvaille, est rapprochée d’une statue de la fin de l’époque hellénistique découverte à Magnésie du Méandre. On mentionnera aussi quatre bustes ou têtes en marbre.

 

 

 

          Tout le reste du catalogue est consacré aux figurines et aux ateliers, apportant une étude approfondie et très à jour de cet ensemble, abondant et passionnant, mais malheureusement dénué de contexte du fait des conditions de découverte ou d’acquisition. Leurs dates de fabrication s’étalent du IIIe s. a.C. jusqu’aux 3e quart du IIe p.C., le terrible tremblement de terre de 178 marquant l’arrêt de la production. On peut distinguer trois ensembles : les types idéaux (imitations de statues célèbres), les types réalistes et ethniques, enfin les types pathologiques, ces deux derniers types étant propres à Smyrne. De nombreuses observations enrichissent considérablement notre connaissance de cette production : l’absence presque complète du style tanagréen, le fait que 80% des exemplaires soient fabriqués dans la même argile, le faible recours à la polychromie. Sur le plan technique, des particularités remarquables sont présentes : le travail de reprise après démoulage est particulièrement soigné, la dorure à la feuille a été largement employée et appliquée à la totalité de la surface des figurines conservées. En somme, on voit apparaître les linéaments d’une tradition d’atelier locale clairement distincte des autres ateliers déjà connus.

 


 

          L’étude porte sur plusieurs objets ou ensembles remarquables : notamment de figurines féminines (une tête de grande taille, entre autres) avec restes de dorure sur apprêt blanc. Parmi les grands types déjà cités, on remarque le succès des imitations de statues connues (doryphore, diadumène, Agias, Héraclès épitrapézios) où Lysippe se taille la plus belle part (en particulier une extraordinaire variante du doryphore, avec pondération du corps inversée, de grande taille – environ 50 cm lorsqu’elle était entière – et d’une facture excellente. Quant aux figurines grotesques, caricaturales ou pathologiques, elles constituent une collection étonnante par son abondance, sa variété et l’imagination débridée que trahissent certains spécimens.

 

 

 

          Pour finir, des pages très intéressantes sont consacrées à la probabilité de l’existence d’un atelier de glaçure plombifère ainsi qu’à la nébuleuse d’ateliers en activité dans la région de Smyrne : Pergame, Myrina, Kymè, Ephèse, Colophon, Priène.

 

 

 

          On ne peut que féliciter les auteurs d’avoir réuni dans ce catalogue une grande quantité d’informations et de conclusions nouvelles qui fournissent un tableau général à jour de nos connaissances concernant la ville antique de Smyrne. Ce catalogue, illustré de photographies de qualité remarquable, apporte une contribution très riche à l’étude de la statuaire impériale et à celle des figurines d’époque hellénistique et romaine, plus particulièrement pour cet atelier smyrniote mal connu et dont les principales caractéristiques commencent ainsi à sortir de l’ombre.