Denoyelle, Martine - Iozzo, Mario: La céramique grecque d’Italie méridionale et de Sicile. 256 pages, 22,5 x 28 cm, 330 ill en noir et blanc et en couleurs, ISBN 978-2-7084-0839-5, 68 €
(éditions Picard, Paris 2009)
 
Compte rendu par Arianna Esposito, Université de Bourgogne, Dijon
(arianna.esposito @u-bourgogne.fr)

 
Nombre de mots : 2104 mots
Publié en ligne le 2012-09-26
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=967
 
 

 

          Ce bel ouvrage vient enrichir la collection des Manuels d’art et d’archéologie antiques (éditée par Picard) et inaugurer une nouvelle série consacrée à la céramique grecque. Le choix explicite de commencer cette nouvelle collection par l’étude des productions coloniales est sans doute révélateur du renouveau que connaissent les études sur l’histoire et l’archéologie de la Grande Grèce et de la Sicile. D’emblée les auteurs, Martine Denoyelle et Mario Iozzo,  soulignent nos difficultés dans la définition même de céramiques coloniales, « d’autant que la limite n’est pas toujours établie entre celles-ci et les adaptations qu’en ont faites les populations italiques » (p. 7). Or il sera question dans cet ouvrage de céramique grecque, l’adjectif « coloniale » désignant en l’occurrence la production d’Italie du Sud et de Sicile. L’objectif consiste à cerner les styles et les ateliers, les permanences, les emprunts, le fonctionnement des ateliers. L’interprétation iconographique n’est pas au cœur des préoccupations des auteurs (p. 28). Le programme étant vaste, il fallait au préalable faire des choix. Le choix principal est donc d’ordre méthodologique. Il s’explique surtout à la suite d’un constat : il n’existait pas jusqu’à présent une étude globale offrant un panorama diachronique de ces productions. Cet ouvrage vient donc combler une lacune importante en abordant pour la première fois le développement stylistique des ateliers italiotes et sicéliotes du haut archaïsme au IIIsiècle av. J. -C.

 

          Si les vases italiotes à figures rouges, répertoriés et classés par Arthur Dale Trendall, ont marqué l’histoire du goût européen et fait l’objet d’un nombre important de monographies, d’expositions ou de synthèses, les céramiques grecques et de tradition grecque du haut Archaïsme et de l’Archaïsme produites en Italie méridionale et en Sicile (céramiques polychromes mégariennes, vases syracusains, vases « chalcidiens » et autres productions italiotes à figures noires de Tarente, Sybaris, Siris et Métaponte) demeurent au contraire assez méconnues par les non spécialistes (cf. le rappel historiographique p. 27). Certes, les publications les concernant n’ont pas cessé d’augmenter lors des vingt dernières années, mais elles sont néanmoins éparses et les monographies restent rares, limitées d’ailleurs à des séries spécifiques et à des aires géographiques déterminées : nous pensons notamment aux études sur la Sybaritide (cf. la note 34, p. 27, qui se réfère à Tomay 2005 – et pas à Pomey 2005, absent d’ailleurs dans la bibliographie finale) ou aux analyses menées sur la céramique de l’Incoronata par Francis Croissant et Mario Denti, entre autres.

 

          La prise en compte de ce large horizon chronologique couvrant la période comprise entre l’époque géométrique et l’époque hellénistique est donc une nouveauté importante. La présentation concomitante de ces productions dans leur continuité permet d’appréhender le développement stylistique des ateliers italiotes et sicéliotes depuis l’époque des premières fondations de colonies grecques voire des premiers contacts. Ils posent ainsi en filigrane, à travers le prisme du monde grec colonial d’Occident et de ses rapports avec le monde indigène, la question fondamentale des relations entre artisans et ateliers, entre productions coloniales et demandes indigènes. Car en amont, la volonté d’appréhender l’ensemble de cette production est fondée sur une réflexion méthodologique plus vaste, commune aux deux auteurs et issue des recherches plus récentes sur la Grande Grèce et la Sicile. Ces recherches ont en effet soulevé des questions clefs relatives à la localisation des ateliers, à l’identité des artisans, à leur mobilité. Cette large perspective est ici reprise en posant systématiquement la question du contexte, appréhendé lato sensu comme un ensemble plus global, éclairant tantôt le contexte historique et culturel, tantôt le contexte de production, tantôt le milieu d’échange lui-même.

 

          Par le biais de cette approche et de la conjugaison de leurs compétences réciproques, M. Denoyelle et M. Iozzo visent ainsi à cerner dans leur complexité les processus de natures diverses qui président à la création des vases peints (les seuls retenus pour cette étude), depuis le choix de la forme jusqu’à la « mise en page » du décor.

 

          Le volume est composé de 255 pages dont 214 de texte, richement illustré, auxquelles s’ajoutent une abondante bibliographie (p. 219-233), deux annexes (p. 237-242), dont une mise au point fort utile de la chronologie des ateliers tyrrhéniens proposée par Trendall avec des ajustements récents (p. 237-238). Suivent un index général (p. 245), un index des peintres, potiers et groupes (p. 248), des cartes et une planche répertoriant les 33 formes les plus courantes de vases italiotes (p. 243).

 

          Une brève introduction énonce les objectifs et la méthodologie envisagée. Elle est suivie par treize pages présentant vingt six planches en couleurs illustrant une sélection ponctuelle de certains des principaux documents et anticipant en quelque sorte, telle une table des matières visuelle, le contenu des chapitres suivants. L’ouvrage s’organise ensuite en dix chapitres.

 

         Les trois premiers chapitres sont consacrés aux productions qui ont précédé la céramique à figures rouges.

        

         Le premier chapitre (p. 23-32), intitulé « La céramique de Grande Grèce et de Sicile hier et aujourd’hui », dresse d’emblée un aperçu historique et historiographique de la formation des premières collections de céramique italiote à figures rouges pour ensuite insister sur un certain nombre de débats qui demeurent ouverts (p. 30 s.). Ces interrogations sont primordiales dans les études céramiques actuelles, de plus en plus tournées vers la question de la production de ces vases : ainsi les questions inhérentes à la chronologie, à la localisation des ateliers, à l’identité et au statut des potiers, aux structures et aux techniques viennent désormais enrichir et compléter les approches plus traditionnelles, fondées sur le style et l’iconographie (p. 28).

 

          Le chapitre II (p. 33-45) traite de la céramique figurée de la période géométrique (750-700 av. J.-C.). Cette production est abordée par des approches régionales ou subrégionales (la Campanie, la côte ionienne, la Sicile), mais le matériel provenant du cimetière de San Montano à Ischia (Pithécusses) ou celui de Cumes occupent bien entendu une place de rigueur au sein de l’analyse. Les auteurs insistent d’emblée sur le caractère éclectique et la nature variée et polymorphe des influences (p. 33) qui sont à chaque fois pertinemment dégagées et expliquées : elles constituent une caractéristique essentielle des productions coloniales. La « scène du naufrage » (fig. 13 et encadré p. 38) et la « coupe de Nestor » (cf. fig. et encadré p. 37) trouvent ici une analyse ponctuelle, ainsi que la « carrière italienne » du Peintre d’Analatos, sur laquelle M. Denoyelle avait déjà rédigé un article fondamental (« Le Peintre d’Analatos: Essai de synthèse et perspectives nouvelles », Antike Kunst 39, 1996, p. 71-87).

 

          Le chapitre III (p. 47-65) s’attache à l’étude de la céramique figurée d’époque subgéométrique et orientalisante (vers 700-600 av. J.-C.). On y retrouve trois paragraphes principaux reproduisant la même tripartition géographique que dans le chapitre précédent, enrichis d’excursus ponctuels dont un consacré au célèbre (et incontournable) cratère d’Aristonothos (p. 56-58).

 

         Le chapitre IV (p. 67-95) traite de l’apparition de la céramique à figures noires dans le sud de l’Italie. Ce chapitre s’ouvre sur le style corinthien à figures noires et les productions tarentines. On y aborde la question de la spécialisation des ateliers en relation notamment avec le sanctuaire de Satyrion. Les formes et le style relèvent aussi d’un répertoire typiquement corinthien. Entre 570/560 et 540 avant J.-C., un autre atelier tarentin produit une classe spécifique d’amphores à figures noires inspirées par les amphores tyrrhéniennes attiques. Vient ensuite l’analyse ponctuelle de plusieurs ateliers (Siris, Sybaris et Métaponte, Locres, Medma, etc. ; voir en particulier l’hypothèse concernant l’origine controversée de l’hydrie de Massafra, p. 74, fig. 88). La production chalcidienne à figures noires occupe enfin une place primordiale, M. Iozzo étant un éminent spécialiste de ce domaine, il traite ici de ses origines, de ses particularités et de ses développements. Le chapitre se termine par une synthèse sur la céramique à figures noires produite vraisemblablement en Sicile, à Mégara Hyblaea, Sélinonte et, moins probablement, à Syracuse et Gela.

 

          Les cinq chapitres suivants sont réservés à la céramique à figures rouges. 

 

          Le chapitre V (p. 97-117) est consacré aux débuts du style à figures rouges. M.D. s’attache à cerner le rôle important joué notamment par Métaponte. Après une introduction traitant à la fois de l’historiographie et des débuts de l’école lucanienne (notamment p. 100‑107) qui tient compte de tout ce qu’ont révélé les fouilles du Kerameikos de Métaponte et de sa chôra, le chapitre se poursuit par l’étude de certaines personnalités : le peintre de Pisticci et ses contemporains, les successeurs et disciples du peintre d’Amykos et l’atelier Dolon-Créüse. Une discussion relative à la fin des ateliers de Métaponte et à l’iconographie métapontine complète cette partie. Il s’agit ici d’un détour par rapport à la méthodologie et aux objectifs énoncés en amont puisqu’on y aborde l’iconographie de manière explicite.

                                      

          Le chapitre VI (p. 119-136) est consacré à la genèse de l’école apulienne (p. 119‑129) dont  le principal centre de production doit être identifié à Tarente. Or, la situation dans le quartier artisanal de Tarente à la fin du Ve s. est cependant moins claire qu’à Métaponte, où la fouille du Kerameikos a fourni de précieuses informations pour la connaissance actuelle des structures productives. La différence entre les deux situations est, sur un plan archéologique, patente. À partir de ce constat, on peut inférer que, à la différence de ce qu’on observe à Métaponte, on a principalement affaire à des ateliers éclatés.

 

          L’analyse de cette production se poursuit dans le chapitre suivant (VII, p. 137-163), en particulier le « triomphe » du style fleuri et l’apogée de la production apulienne, avec la prise en compte des grandes personnalités, P. de l’Ilioupersis, P. de Lycurgue, P. de Darius et P. des Enfers. On y traite également de la question des ateliers en dehors de Tarente ainsi que de certains aspects concernant la diffusion de la céramique de style apulien en Lucanie. Ici aussi, un détour justifie l’encadré de la p. 147, intitulé « La langage figuratif de l’apulien récent », « pendant », en quelque sorte, de la notice sur l’iconographie métapontine de la fin du chap. V.

 

          Dans les chap. VIII (p. 165-179) et IX (p. 181-202), on considère la perspective tyrrhénienne, la Sicile et la Calabre en premier lieu et, ensuite, les ateliers de Paestum et la Campanie : les traditions, les emprunts et métissages stylistiques entre les trois écoles, sicéliote, campanienne et paestane. Le tableau de la production céramique figurée en Sicile en particulier s’est fortement enrichi depuis la reconstruction de Trendall. Nous possédons aujourd’hui beaucoup plus de données et, surtout, des informations importantes relatives aux contextes stratigraphiques (il suffit de penser au cas de Lipari). Ces éléments permettent d’ajuster la grille chronologique et de préciser les lieux de production, la nature des influences et des échanges stylistiques et iconographiques, principalement avec le milieu campanien et paestan. Dans le CVA du Louvre (fasc. 15=France 38), consacré au protolucanien, M. Denoyelle s’était déjà arrêtée sur ces aspects et avait esquissé une première mise au point en proposant plusieurs corrections qui trouvent ici une confirmation et une démonstration solide.

 

          Enfin, le dernier chapitre (X, p. 203-214) traite de la diffusion des styles décoratifs et de la fin de la figuration, la céramique à rehauts monochromes sur fond noir, le style de Gnathia, la polychromie a tempera avec en particulier les productions de Canosa et Centuripe.

 

          Ce volume érudit, agréable à lire, apporte donc une grande quantité d’informations. Il fournit des mises au point utiles et solides, étayées par des réflexions tirées des recherches les plus récentes. Agrémenté de nombreuses notes et références bibliographiques, sa consultation est indispensable. Il représente désormais un ouvrage incontournable dans toute bibliothèque universitaire. Certes, la présentation éditoriale n’est pas toujours à la hauteur de son contenu (plusieurs coquilles demeurent dans l’édition finale, notamment dans la bibliographie et les légendes : outre le cas évoqué ci-dessus de la confusion entre Tomay et Pomey, on observe quelques oublis dans la bibliographie générale de références pourtant citées dans les notes ; des erreurs ou décalages entre texte et image dans les légendes relatives aux fig. 64, 65, 68, 80 ; un paragraphe mutilé à la fin du chap. III ; une coquille dans le titre du chap. VI).

 

          Mais la clarté de l’agencement et des démonstrations, les analyses stylistiques nuancées et pénétrantes, les mises au point chronologiques le rendent agréable à manier et indispensable pour la recherche. En somme, nul doute que cette étude servira désormais de référence aussi bien aux spécialistes qu’aux étudiants et contribuera ainsi à consolider la place de la céramique grecque d’Italie méridionale et de Sicile au sein de nos programmes universitaires. Certes, dans cet ouvrage tous les problèmes posés ne sont pas résolus (et on ne pourrait pas s’attendre à ce qu’ils le soient!), mais de solides jalons sont plantés.