Uytterhoeven, I. : Hawara in the Graeco-Roman Period. Life and Death in a Fayum Village. With an Appendix on the Pottery from Hawara by Sylvie Marchand (Orientalia Lovaniensia Analecta, 174), XVIII-1110 p., ISBN 978-90-429-2033-0, 105 euros
(Peeters, Leuven 2009)
 
Compte rendu par Agnès Tricoche, Université Paris X - Nanterre
(agnes.tricoche@mae.u-paris10.fr)

 
Nombre de mots : 1970 mots
Publié en ligne le 2010-11-22
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=986
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          L’ouvrage d’Inge Uytterhoeven, Hawara in the Graeco-Roman Period. Life and Death in a Fayum Village, publié en 2009 dans la collection des Orientalia Lovaniensia Analecta (OLA 174, éd. Peeters), est issu d’une thèse de doctorat menée en Histoire ancienne entre 1998 et 2003 à l’Université catholique de Louvain, sous la direction de Willy Clarysse. Le volume est composé de 1110 pages dont la moitié de texte, auquel s’ajoutent une abondante bibliographie, cinq appendices, un index des sources textuelles, des lieux et des noms, et 285 figures.

 

          L’auteur se propose de retracer l’histoire du village égyptien de Hawara aux époques ptolémaïque et romaine. À l’entrée de l’oasis du Fayoum, et à environ huit kilomètres au sud-ouest de l’actuelle capitale régionale Médinet el-Fayoum (ancienne Shedit pharaonique, puis Arsinoé ou Crocodilopolis), le site a gravement subi les dommages du temps et des activités humaines – agriculture, remploi des matériaux de construction, fouilles et interventions illégales –, de sorte qu’il n’en subsiste aujourd’hui, du point de vue des vestiges de surface encore bien visibles, que l’imposante pyramide écroulée, dont la descenderie et la chambre funéraire sont désormais noyées sous les eaux d’infiltration. Édifiée par le pharaon Amenemhat III au Moyen Empire (XIIe dynastie, ca. 1842-1797 av. J.-C.), elle constituait le centre d’un complexe funéraire monumental, très connu et fréquenté à l’époque gréco-romaine, comprenant aussi le temple funéraire de Pramarrès (Amenemhat III déifié), "Labyrinthe" des sources anciennes, ainsi qu’une vaste nécropole.

 

 

          L’approche pluridisciplinaire d’Inge Uytterhoeven impliquait d’aborder l’étude du site sous tous ses aspects, et en tenant compte de toute la diversité de la documentation disponible, dispersée et fragmentée. Du reste, comme l’auteur le souligne dans son introduction, les données à prendre en considération s’étendent sur presque 3000 ans, donc bien au-delà de la seule période gréco-romaine, depuis le Moyen Empire et le premier grand développement de Hawara, jusqu’aux attestations byzantines qui trahissent les changements se produisant en particulier dans les pratiques funéraires. Aussi, après une brève présentation de la situation topographique de Hawara dans le Fayoum et de sa toponymie, la première grande partie du livre est-elle consacrée à l’inventaire des sources pour la connaissance du site : découvertes archéologiques et données textuelles de nature littéraire, épigraphique et papyrologique (p. 13-288).

 

 

          De façon très complète, l’auteur commence par dresser l’histoire de la recherche archéologique à Hawara, entre la fin du XVIIe siècle – époque où le site du Labyrinthe est identifié pour la première fois – et aujourd’hui (p. 13-237). À cette occasion, elle restitue chronologiquement les visites de voyageurs et d’archéologues (parmi lesquels les savants de l’Expédition d’Égypte en 1799-1800, Carl R. Lepsius en 1843 ou W.M. Flinders Petrie en 1888), ainsi que les interventions clandestines, les opérations de fouille et les prospections menées sur le site, en indiquant les découvertes qui en résultent. Une attention particulière est accordée aux portraits trouvés entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle dans le cimetière romain au nord de la pyramide, bien connus du grand public.

 

          La plus grande part de ce chapitre est consacrée à la présentation très détaillée du Survey mené en mars 2000 par l’Université catholique de Louvain sous la direction de W. Clarysse : dans son ensemble, le projet vise à établir les différentes phases et les modalités de développement et d’occupation du site à l’époque gréco-romaine, et à en dresser un plan détaillé (p. 56-182, et particulièrement p. 83 sq). La méthodologie adoptée pour cette étude de terrain est indiquée avec soin, puis les structures et les éléments architecturaux y sont consciencieusement inventoriés, selon 13 secteurs d’étude choisis (voir l’illustration 15, p. 947), de même que la céramique et les artefacts trouvés en surface ; en fin de volume, des annexes enrichissent encore cet ensemble, avec la contribution de Sylvie Marchand (Institut français d’Archéologie orientale), pour l’étude céramologique.

 

          Le cas de la nécropole est traité à part (p. 183-237) : malgré les pillages limités et la richesse des découvertes, la connaissance archéologique des tombes de Hawara est tributaire de publications anciennes et souvent trop laconiques, privilégiant les inventaires de momies et d’objets au détriment des contextes de découverte. Une étude bibliographique permet toutefois à l’auteur de distinguer 90 tombes, pour la plupart datées de l’époque romaine, d’en décrire le contenu et de les replacer dans leur contexte archéologique et chronologique.

 

 

          I. Uytterhoeven présente en second lieu les données textuelles relatives à Hawara (p. 238-288). Les quelques passages tirés de la littérature grecque et latine, d’Hérodote à l’Histoire Auguste, rapidement évoqués, concernent exclusivement les deux bâtiments les plus remarquables, le labyrinthe et la pyramide (p. 238-247). Face à la précision de l’étude archéologique précédente menée par l’auteur, on peut ici regretter l’usage de la paraphrase agrémentée d’extraits, au détriment d’un véritable corpus de textes, avec citations complètes et traductions. De même, au sujet des 89 inscriptions connues, essentiellement des dédicaces et des épitaphes en écriture grecque et démotique/hiéroglyphique (IIIe siècle av. J.-C.-VIIIe siècle ap. J.-C.), un état des lieux, une typologie et une bibliographie indiquée en notes se substituent à une analyse approfondie (p. 248-258).

 

          L’auteur nous présente enfin le riche corpus papyrologique relatif à Hawara, passant en revue environ 600 documents trouvés sur le site, dont certains inédits (p. 259-286). Pour la période ptolémaïque, elle évoque notamment le lot d’archives de familles d’entrepreneurs de pompes funèbres (81 documents en grec et surtout en démotique, 365-30 av. J.-C.) ; à peine indiqué dans le corps du texte, les appendices 4 et 5, en fin de volume, fournissent pourtant de très précieux éléments d’analyse relatifs à la chronologie et au contenu de ces archives (inventaire des constructions domestiques et funéraires évoquées, stemma codicum, études prospographique et anthroponymique, aux p. 822-916). Pour la période romaine, I. Uytterhoeven mentionne, de façon notable, les nombreux textes d’ordre administratif, privé et littéraire découverts par Petrie en 1888-1889 et formant le groupe des P.Hawara (513 papyrus, principalement en grec, une majorité datable des Ier et IIe siècles ap. J.C.). Les documents papyrologiques trouvés hors du site, relatifs à Hawara et au Labyrinthe, sont enfin évoqués pour clore ce chapitre (p. 286-288).

 

 

          L’étude des sources archéologiques et textuelles proposée par I. Uytterhoeven est extrêmement riche et tout à fait passionnante. Malgré la légitimité à traiter séparément ces deux types de documentation, il eut certainement été utile d’établir des renvois entre les deux chapitres, notamment pour aider le lecteur à retrouver plus facilement les informations relatives au contexte de découverte pour un texte donné. Ainsi par exemple, l’évocation du fameux papyrus contenant une partie des chants I et II de l’Iliade homérique (P.Hawara, 24-28, Bodleian Library, Oxford, IIe siècle), aux pages 271 et 276 de l’inventaire des textes de Hawara, aurait mérité d’être plus explicitement associée à la description de la tombe dans laquelle le document a été découvert (n° 37, p. 204-205). En fin de volume, l’index des sources écrites pallie heureusement cette lacune (p. 917-920).

 

 

          La seconde partie du livre entend étudier les aspects de la vie et de la mort à Hawara à l’époque gréco-romaine (p. 301-462 et p. 463-546). D’emblée, l’auteur pose les limites des sources exploitables pour la connaissance du village, et souligne à la fois les difficultés de recoupement des données écrites et archéologiques, et le problème d’identification et d’interprétation des structures.

 

 

          Concernant d’abord la vie à Hawara, l’analyse s’ouvre sur des réflexions topographiques liées à l’emplacement et à l’organisation du village de l’époque ptolémaïque jusqu’à la période byzantine (le plan régulier, les maisons à étages ouvrant sur une cour, l’orientation…) ; les continuités et les évolutions sont analysées et replacées dans le contexte plus général de l’habitat gréco-romain en Égypte et dans le Fayoum, en procédant à un utile bilan bibliographique de la question (p. 301-327).

 

          La population est également étudiée (p. 329-422). Les archives sur lesquelles l’auteur s’appuie ne font connaître qu’une infime partie des villageois de Hawara, ayant exclusivement vécu à l’époque ptolémaïque. Y sont particulièrement présents les membres du personnel rattaché à la nécropole et au temple, dont sont restitués les liens familiaux et les fonctions occupées : si la documentation papyrologique atteste une organisation des tâches funéraires à trois niveaux (l’embaumement, le transport à la tombe et le culte funéraire), sur le modèle de Memphis ou de Thèbes, cela ne semble pas ici coïncider avec des catégories professionnelles à part entière ; il était également possible d’exercer dans d’autres nécropoles de la région et d’être impliqué dans les activités religieuses du temple (à ce sujet, manque à la bibliographie l’article de Fr. Colin, "Le parfumeur", Bifao 103, 2003, part. p. 84-85, qui, corrigeant une lecture dans un papyrus démotique conservé à Chicago, identifie un vraisemblable préparateur de résines attaché au domaine divin de Sobek à Hawara). L’étude des biens immobiliers permet notamment de conclure à la relative prospérité économique de cette catégorie de population. Les actes notariés contenus dans les archives ptolémaïques de Hawara font également connaître d’autres habitants, scribes, témoins et voisins des maisons mentionnées, et donnent lieu à des réflexions sur le lieu où ces documents étaient rédigés et enregistrés.

 

          Enfin, I. Uytterhoeven aborde la question de la vie religieuse à Hawara (p. 423-462). L’importance du culte de Pramarrès est l’occasion de revenir sur les difficultés à établir précisément l’aspect et les fonctions de son temple funéraire, le "Labyrinthe" situé au sud de la pyramide. Véritable site touristique à l’époque gréco-romaine, les fêtes qui y sont organisées, les offrandes et dédicaces dont témoignent les inscriptions grecques, autant que la fréquence des noms formés sur celui du Pharaon divinisé, attestent le dynamisme du culte aux temps ptolémaïques, qui du reste dépassait largement les limites de Hawara. Entre autres divinités honorées ici, le dieu-crocodile Sobek-Souchos, patron du Fayoum, est également très présent ; l’auteur insiste à ce sujet sur l’association de son culte à celui de Pramarrès, et sur le fait que le sanctuaire de Souchos attesté dans les textes à Hawara à l’époque gréco-romaine était peut-être confondu avec le Labyrinthe lui-même.

 

 

          Le dernier chapitre étudie les aspects liés à la mort et aux morts de Hawara (p. 463-546). À cette fin, après avoir situé les différentes zones funéraires du village aux époques ptolémaïque, romaine et byzantine, I. Uytterhoeven se livre à une intéressante typologie des tombes, des momies et du mobilier funéraire, en se fondant sur les rapports et publications des anciennes fouilles (p. 468-505). Les tombes à puits, à fosse ou associées à une superstructure sont passées en revue, sans négliger les attestations plus rares (une tombe à chambre en brique crue, un cas de crémation) et les sépultures pour animaux (surtout des crocodiles) ; les types définis pour le traitement des corps distinguent les momies déposées dans un sarcophage, les momifications simples et celles agrémentées d’un masque ou d’un portrait (les corps non momifiés ne concernent que la période romaine tardive et byzantine) ; quant au mobilier, il est divisé en objets de la vie quotidienne (vaisselle, outils, jouets…), à connotation religieuse et funéraire (figurines, amulettes, autels…), ou magique ; certains classements surprenants posent la limite inhérente à toute typologie (par exemple les chaussures, considérées dans la catégorie des objets religieux). Précisant systématiquement les zones et la chronologie des découvertes, l’auteur a en outre un souci permanent de comparaison avec des exemples égyptiens extérieurs à son corpus, en étendant ses recherches à différentes échelles géographiques ; elle tente également de dégager des caractéristiques potentiellement propres à certaines périodes à Hawara, et analyse la cohabitation des traditions égyptiennes et "gréco-romaines" en contexte funéraire.

 

          En dernier lieu, I. Uytterhoeven entreprend de définir l’identité des défunts de Hawara, d’après la documentation papyrologique, ainsi que les inscriptions des tombes et l’iconographie des portraits funéraires (p. 505-546). Parmi les résultats obtenus, l’étude onomastique révèle qu’une partie de la population enterrée était grecque ou hellénisée ; il apparaît aussi que toutes les catégories socio-économiques étaient représentées, du simple jardinier à l’élite, et que la nécropole accueillait probablement une population bien plus large que celle de Hawara (en rapport avec le succès du culte de Pramarrès), provenance s’étendant au-delà du nome arsinoïte, pour quelques exemples attestés. Les mentions écrites complétées d’examens aux rayons X montrent aussi la jeunesse des défunts et confirment le fort taux de mortalité infantile en Égypte à l’époque gréco-romaine ; la question de la ressemblance des portraits est également reconsidérée par l’auteur, à la lumière des données les plus récentes.

 

 

 

          Tout au long de l’ouvrage transparaît la dimension à la fois pluridisciplinaire et comparative de l’approche d’Inge Uytterhoeven. L’auteur a rassemblé une impressionnante documentation, sans négliger aucun aspect de son sujet ; elle évite les énumérations fastidieuses au profit d’analyses minutieuses et rigoureuses, à l’image de la conclusion qui reprend et synthétise l’ensemble des points abordés dans le livre. On soulignera encore la richesse et la pertinence des réflexions tirées des recherches les plus récentes, auxquelles l’auteur a directement participé, qui permettent de renouveler bien des aspects de la connaissance du site de Hawara. Agrémentée de nombreuses notes et références bibliographiques, de tableaux et graphiques récapitulatifs, d’illustrations anciennes ou inédites, la publication est remarquable. Nul doute que cette étude puisse servir de référence aussi bien aux spécialistes de l’habitat qu’à ceux du domaine funéraire dans l’Égypte aux temps ptolémaïques et romains.